Quelle a été votre réaction quand vous avez découvert le scénario ?

J’ai été frappée par la simplicité de l’histoire et par sa profondeur. Le travail des frères est extrêmement précis. Ils vont droit au but et ne s’embarrassent ni avec les ornements ni avec un quelconque enrobage. Cette précision et cette exigence se ressentent dès le scénario.

Comment définiriez-vous votre personnage ?

ll n’a rien d’une héroïne extraordinaire et cela me plaît. On sait très peu de choses sur sa vie privée. À mon sens, le film raconte comment Jenny renaît à la vie et à elle-même en rencontrant les autres. Jenny est quelqu’un qui éprouve, qui écoute et qui n’adopte aucune posture de supériorité vis-à-vis de qui que ce soit.

Comment les Dardenne vous ont-ils dirigée pour incarner cette héroïne ?

Quand on se comprend bien avec un cinéaste, on n’a pas besoin d’échanger beaucoup par la parole. Avec les frères, on se comprenait très bien... Les Dardenne ne s’encombrent pas avec la psychologie : avec eux, tout passe par le corps, par l’écoute et par les actions des personnages. Il me fallait être concentrée sur ce qui peut sembler être des détails mais qui n’en sont pas : comment mettre mes gants de médecin, comment faire une piqûre... J’étais tellement accaparée par le « faire », que je n’avais pas le temps de m’interroger sur les sentiments éprouvés par Jenny. Il ne fallait pas donner à voir des effets d’interprétation ou souligner des intentions. Cela aurait été un contresens.

Dans La Fille inconnue, comme toujours chez les Dardenne, la toile de fond sociale est très importante.

J’aime quand le cinéma évoque le présent. Le statut social et les conditions de vie des personnages sont des éléments fondamentaux de leur existence. Ils conditionnent leur façon d’évoluer dans la vie, leur confiance en eux-mêmes et dans les autres, leur santé... Il y a beaucoup de lacunes dans le cinéma contemporain sur la représentation de certaines classes sociales. Il est fondamental que certains metteurs en scène, en premier lieu les Dardenne, s’intéressent à cette question.

Les Dardenne aiment répéter longuement avec leurs acteurs. Comment avez-vous vécu cette période de préparation, puis le tournage ?

Leur réputation de travailler sur l’épuisement des acteurs en multipliant les prises relève de la légende. Avec eux, il n’est jamais question de performance. J’ai toujours eu l’impression que les choses allaient très vite. Le mois de préparation avant le tournage est extrêmement important. Tous les acteurs y sont réunis, ce qui permet à ceux qui n’ont que peu de scènes à jouer quand commence le tournage de se sentir immédiatement intégrés.

Que s’y passe-t-il d’autre ?

Pendant les répétitions, les frères travaillent beaucoup sur les déplacements des acteurs, sur les situations auxquelles les personnages sont confrontés, sur leurs mouvements de caméra... Bref, le travail essentiel de la mise en scène commence vraiment à ce moment-là. Quand un problème se pose à eux, ils ont la possibilité de laisser reposer, de trouver la solution et de ne pas à avoir à affronter l’obstacle au moment du tournage. Ce mois de travail m’a permis de me libérer de mes appréhensions, même si cela n’enlève pas toute la pression...

Interpréter un médecin impose certaines connaissances techniques.

Pendant toute cette période de préparation, j’avais à mes côtés une coach médicale : Martine, une femme qui est médecin dans la vie. Elle m’a appris à maîtriser certains gestes et m’a parlé de la façon dont on appréhende le rapport aux patients, même si, dans ce domaine, il n’y a pas de formule magique.

Qu’avez-vous retenu de cette aventure ?

Les Dardenne m’ont fait évoluer dans un registre « contre-intuitif » et cela a été une expérience fondamentale pour moi. Ils ont perçu quelque chose de moi au-delà de mon côté enragé et de mes colères. Ces derniers font partie de ma personnalité, mais ils ne me résument pas.

Avec La Fille inconnue, vous figurez dans un premier rôle en compétition au Festival de Cannes.

Le Festival de Cannes met en lumière un certain type de cinéma, et il est très important pour les films de pouvoir y être vus. Mais ma plus grande fierté n’est pas personnelle. Je suis fière avant tout du film. Si La Fille inconnue n’avait pas été sélectionné à Cannes, je n’en serais pas moins fière.