Pour moi, il vient à sa place. Je voulais faire un film contemporain qui parle de la société suédoise d'aujourd'hui. Beaucoup de mes films sont situés dans le passé, traitent d'événements historiques. J'ai trouvé une base excellente dans l'Homme abominable, le roman de Maj Sjöwall et Por Wahlöö, un couple de romanciers très connus dans le monde entier, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Scandinavie, mais pas en France.
Ils ont écrit une série de dix romans qui décrivent la société suédoise à travers sa police, et comment la police, au fil des ans, est devenue de plus en plus centralisée, de plus en plus dure. Le deuxième de la série, Le policier qui rit, a été porté au cinéma aux Etats-Unis par Stuart Rosenberg, avec Walter Matthau, sous le titre Le Flic ricanant, mais c'était complètement raté.
Ils en ont fait juste un petit film d'action, et ont supprimé tout ce qui était original. J'ai trouvé ça d'autant plus regrettable que je voulais moi aussi en faire un film. De toute façon, je crois qu'assez prochainement je vais adapter un autre roman de la série, l'Homme au balcon. J'ai voulu faire celui-ci parce que j'étais très intéressé par le mélange de débat social et d'action.
Le thème essentiel du film, c'est la description de l'attitude de deux policiers fascistes. Un commissaire qui est assassiné au début du film, dont on rapporte les exactions, et un de ses subordonnés, qui poursuit son « idéal ». Ils sont très représentatifs de ce qui est dangereux dans ces grandes institutions qui sont des systèmes bloqués, extrêmement hiérarchisés.
Pour moi, il était important de faire un, film complètement anti-lyrique, parce que mon style, à ce qu'on dit, est très lyrique. J'avais très envie de sortir du tiroir où on me range habituellement et de faire un film un peu « américain ».
Est-ce que vous ne craignez pas que le public soit surtout sensible à l'aspect policier du film et assez peu à l'aspect social ?
C'est un risque. Le « thriller », le policier, retient toujours l'attention parce que c'est un genre. On a automatiquement un angle de vue très large, le public aime ça. Ça permet d'amener les gens dans la salle, et après, c'est moi qui suis responsable de ce qui se passe. J'avais la possibilité de faire un bon film d'action et c'est ce que j'ai fait. J'ai pris le risque qui existe toujours dans ces cas-là : qu'on voie uniquement le genre et pas ce qu'il y a derrière.
Cela dit, le film tel qu'il est aurait rendu malades les producteurs hollywoodiens. Une des scènes capitales est une discussion avec le policier fasciste qui dure sept minutes. Les scènes d'action se.développent toujours à partir de ce type de terrain. Je voulais surtout éviter de faire un film d'action gratuit et sans signification. C'était la première fois qu'on faisait un film comme ça en Scandinavie et il fallait que ce soit réussi.
Nous n'avions aucune expérience en la matière et il a fallu tout apprendre. Les pilotes d'hélicoptère par exemple ont pris de grands risques et ça donne des scènes formidables. Nous avons vraiment inventé un style qui nous est propre, le film d'action suédois.
Votre film a beaucoup à voir avec l'épuisement. Vous montrez des personnages épuisés et, en même temps, on a l'impression que vous voulez épuiser la réalité, tout saisir, ne rien oublier.
Je suis très attentif aux détails du quotidien, à tout ce qui montre la vie réelle. C'est ce qui manque dans les films policiers américains. Les personnages se noient dans les détails mais en même temps ils essaient d'en sortir. Par exemple, le commissaire Beck, qu'interprète Cari Gustav Linstedt, n'hésite pas, malgré son âge et son physique, à prendre le risque d'une opération solitaire contre le tueur.
Linstedt a d'ailleurs trouvé cette scène lui-même, il a refusé la doublure, et il a été excellent. J'étais très content parce que Linstedt, en Suède, est un acteur comique, le de Funès suédois, c'était la première fois qu'il jouait un rôle pareil...