L’invisible
Le 26 avril 1986, une nouvelle histoire des sens a commencé : la radioactivité, présence invisible, obsédante et irrémédiable, que ni la vue, ni l’odorat ne peuvent mesurer, aura généré un type d’homme nouveau : Y Homo Tchernobylien ou Tchernobytisty.
Pour cet homme, depuis Tchernobyl, tout a changé : son rapport à la nature, à son corps, au temps, à la mort. Il est confronté à un nouveau type d'événement, projeté dans un univers où il a perdu tout repère, où ses sens et ses références historiques ne lui sont d’aucun secours.
Pripiat, la ville de 50 000 habitants évacuée lors de la catastrophe et jouxtant la centrale de Tchernobyl est aujourd'hui désertée. 76 villes et villages rayés de la carte, de part et d'autre de la frontière ukraino-biélorusse. Un tiers des villages abandonnés ont été démolis et enterrés. Ces destructions visent à faire disparaître les traces les plus visibles d’une disparition irrémédiable, celle d’une époque et d’un monde révolus.
Les millions d’habitants des zones contaminées se trouvent aujourd'hui encore privés de référence à l'événement fondateur, dont la radicale nouveauté vient justement de ce qu'il est sans face visible. Cette invisibilité constitue la pourriture du monde de Tchernobyl. La terre, l’eau, les fruits et même l'air en sont imprégnés.
Le miroir des catastrophes
"Le communisme, c'est le pouvoir soviétique, plus l'électrification de tout le pays", disait Lénine en 1920. Deux catastrophes ont coïncidé, celle de Tchernobyl et celle de l'effondrement du système soviétique où la faille ne pouvait exister. La physique nucléaire et ses scientifiques constituaient justement l'élite de ce système. Avant Tchernobyl, le physicien croyait détenir la vérité absolue de la science.
Avec la catastrophe, cette vérité va s'effondrer et c'est l’échec de la science qui s’amorce. Pour beaucoup, cette impuissance face à l'événement et cette perte de la foi va mener jusqu’à la folie. Cette situation sera d'autant plus insupportable pour les scientifiques qu’ils étaient liés au système. Un système qui les a contraints au mensonge.
L'effondrement de l'Union Soviétique a aussi entraîné un éclatement des frontières. Une zone interdite de 30 km de rayon qui s’étend autour de la centrale a été fermée. La "zone" comme on la nomme, non-lieu par excellence, est justement entre deux pays : l'Ukraine et la Biélorussie.
Certains passages clandestins se font désormais par ces anciennes frontières. En 1987, Slavoutich, ville d'Ukraine, émerge comme un champignon, pour héberger les travailleurs de la centrale qui sont limités à vivre 15 jours par mois dans la zone. Slavoutich se situe à 60 km de la zone et a été bâtie sur une tache radioactive.
Amnésie
Tchernobyl signifie "absinthe", "l’herbe de l'oubli". Ce nom résonne aujourd’hui comme un écho troublant à l'amnésie délibérée qui a suivi l'explosion de la centrale. Les habitants de Pripiat sont prisonniers de ce silence. Le révisionnisme insidieux de l'État avec l’aide ineffable du temps a certainement grandement contribué à ce que l'histoire de Tchernobyl sombre peu à peu dans l’oubli, tout en lestant les mémoires d'une opacité fantomatique et écrasante. Une chape de plomb s’est posée là. Les corps avaient été meurtris par les rayonnements, il fallait encore que la parole et la mémoire des habitants soient atteintes. Cette amnésie a fait de Tchernobyl un mythe vivant.
La zone, un lieu sans enfants
Personne ne prendra plus jamais place sur la grande roue de la Place de Pripiat qui devait être inaugurée le 1er Mai, fête nationale en URSS... Quelques jours après la catastrophe, tous les enfants furent les premiers à être évacués et certains furent placés pendant un certain temps dans des familles d'accueil dans tout le pays, sans que l’on ne nomme la catastrophe. Ils sont devenus sans le comprendre des Tchernobylisty.
Depuis, plus aucun enfant n’a eu le droit d’entrer dans la zone, sauf pour une visite de courte durée. Pourtant, il existe une exception. Une histoire qui rejoint encore une fois le mythe. Celle d’une enfant que l'on a surnommé Mowgli, car elle fut cachée par sa mère qui travaillait à la centrale. Aujourd’hui la petite fille a huit ans, c’est la seule enfant de la zone. Elle y erre et on peut l’apercevoir ici et là comme un fantôme.
Les voix de Tchernobyl
Les voix de Tchernobyl sont celles de suppliciés, celles des Tchernobylisty qui ont vécu une perte essentielle et inouïe. Expulsés de la vie mais tout autant de la mort, les Tchernobylisty sont consignés dans un entre-deux maudit. Condamnés à une errance existentielle sans fin. Des oubliés de l’Histoire. Des ombres.
L’événement, c’est la vie quotidienne et c’est aussi d’être brutalement plongé dans un monde régi par de nouvelles règles, de nouveaux interdits. La vie quotidienne devient un événement par la nouveauté qui la subvertit. La normalité devient un décor, mais les gestes des survivants sont habités par la mort. Et la vie n'est plus que le masque de cette mort.
Le futur comme mémoire
Après Tchernobyl, non pas une mémoire, mais une mise en scène de l’événement va se constituer : "Bienvenue à Tchernobyland". Dans les guides touristiques ukrainiens, Tchernobyl est aujourd’hui un site touristique presque comme un autre. La zone interdite, lieu maudit par excellence, ne peut se visiter que sous haute surveillance, en compagnie d'un guide et pour un temps limité. La zone est aussi le lieu de tous les fantasmes, celui d’un monde où l’ordre naturel s’est trouvé renversé.
Il y a comme un hiatus entre le discours officiel, celui que l’on peut entendre lors d’une visite et l’expérience plus intime des habitants de Pripiat qui ont vécu cette nouvelle forme de "guerre". Pourtant, à première vue, jamais zone sinistrée n’aura parue aussi normale.
Ici, près de la centrale, 4000 personnes vivent et travaillent encore dans la ville de Tchernobyl où des bars, un restaurant et même un hôtel fonctionnent toute l’année. À coté, le Sarcophage de la centrale, bâti à la hâte, continue de brûler, et sous cet édifice on ne peut plus fragile, des fuites radioactives sont enregistrées régulièrement. Pourtant, cette ville fonctionne comme si la catastrophe n’avait jamais eu lieu. Ou du moins, comme si "l’accident" était un vague souvenir : les morts, ici, se résument à ces quatre statues érigées à l’entrée du site, en guise de mémorial et la ville fantôme de Pripiat.
Un accident du temps
La catastrophe de Tchernobyl ne s'inscrit pas dans une continuité historique, mais constitue bel et bien une rupture cataclysmique. Le temps a été vitrifié par l’explosion et s’est transformé en éternité. La fin et le commencement se sont rejoints. Le temps d’après est éternel, celui d’avant a disparu.
Tchernobyl est un accident du temps, mais d’un temps qui, à l’échelle de l’humanité, est placé sous l’horizon de l’éternité.