Le symbole d'une condition universelle
Le film s’inspire du roman éponyme de l’écrivaine albanaise Elvira Dones. Cette histoire hors du commun, en termes de personnage, de sujet social et d’ancrage géographique dans des zones isolées atypiques, m’a intriguée.
J’étais déjà persuadée que tout cela recoupait des thèmes plus larges, plus universels. Je me suis battue pour faire ce film, poussée par un immense amour pour l’histoire de ce personnage de Hana/Mark, que je conçois comme une métaphore de la relation entre la liberté des femmes et le monde.
Vierge sous serment met en lumière certains aspects de la culture albanaise, en particulier de la vie de village dans les montagnes reculées du Nord : les lois traditionnelles du Kanun sur le sang, l’honneur, la vengeance, le rôle des femmes, les clans familiaux, des thèmes que j’ai choisis comme symboles d’une condition universelle.
Un corps congelé
C’est un film sur le corps, un corps congelé. Un corps qui ne peut être ni un homme ni une femme ; ou qui est à la fois homme et femme. J’ai toujours conçu la voie italienne de mon personnage comme la décongélation lente et progressive d’un corps. Mark est apeuré mais aussi curieux. Il cherche, expérimente, s’ouvre puis se referme. Alors, enfin, il libère la femme qui est en lui.
Mais ce qui compte à mes yeux, c’est que Mark ne se contente pas de redevenir Hana à la fin du film : le personnage comprend enfin les deux pôles qui l’habitent. Dans la dernière scène du bar, j’aurais pu faire porter à Hana des talons hauts ou une jupe, mais cela aurait sonné faux. J’aurais eu l’impression de trahir Mark. Je voulais pouvoir reconnaître Mark, tout en percevant les discrètes traces physiques du profond voyage qu’il a accompli.
Les Montagnes des damnés
Nous avons tourné dans les montagnes du nord de l’Albanie, à la frontière du Kosovo. Elles sont connues sous le nom de Montagnes des Damnés, car elles sont rudes et mystérieuses. Nous avons filmé au creux d’une impasse dans les montagnes. Le long de cette route se trouvent de minuscules villages, simples maisons éparpillées, sans aucun centre-ville. Le terrain est rude et rocailleux. La mentalité est celle que l’on peut imaginer dans ce genre de zone isolée ; la loi du Kanun y est ancrée. Les commerces les plus proches se trouvent à une heure de voiture. La plupart des villageois n’en ont même pas : ils marchent ou montent leur cheval. La conception de l’espace et du temps y est différente. Nous avons essayé de nous faire connaître des villageois, pas à pas, et nous les avons impliqués sur le tournage. Nous n’avons pas rencontré beaucoup de problèmes, bien que les conditions de travail n’aient pas été évidentes.
L'Amour signifie la mort
J’ai parcouru ces montagnes plusieurs fois durant la longue préparation du film. J’ai pu rencontrer plusieurs vierges sous serment de différents âges. L’une d’entre elles n’avait que 35 ans. Elle était très dure et disait des choses comme « l’amour signifie la mort pour moi ». Elles ont toutes des raisons différentes de devenir des vierges sous serment. Leurs histoires sont très variées, mais leur point commun est d’avoir souvent fait ce choix dans leur adolescence, c’est-à-dire avec un certain recul. Étant donné que le phénomène tend à disparaître, la plupart d’entre elles sont âgées. Mais il existe encore des vierges sous serment vivant isolées dans ces montagnes. Une authentique vierge sous serment apparaît à deux reprises dans le film.
Hana et Lila
La relation entre Hana et Lila est un axe important du film. Elles ont une grande affection réciproque, nourrie d’un lourd passé commun. Nous le voyons tout de suite, puis en comprenons peu à peu la raison. Lila est la grande histoire d’amour de Mark, une âme soeur, un point de refuge.
Pour le casting, je pense avoir rencontré toutes les actrices albanaises et kosovares de cette tranche d’âge. Dès que j’ai rencontré Flonja Kodheli, tous mes doutes se sont dissipés. Je pense qu’elle et Alba Rohrwacher ont fait un travail formidable ensemble, et grâce à elles je pouvais vraiment accomplir ce que je voulais.
Les deux filles albanaises qui interprètent les jeunes Lila et Hana ont été un véritable cadeau. Ce sont deux soeurs qui vivent réellement dans ces montagnes. Lors du repérage, j’ai pris une photo d’elles debout devant leur maison. L’été suivant, j’y suis retournée et je les ai trouvées se tenant exactement dans la même position. Je les ai reprises en photo. Lorsque j’ai comparé la photo des filles avec Alba et Flonja, j’ai tout de suite été frappée par l’incroyable ressemblance.
Travailler avec elles n’a pas été facile, surtout à cause de la barrière de la langue. Il y avait quelqu’un pour traduire leur dialecte, mais au final, surtout avec la petite Hana, j’ai réussi à communiquer directement. Je ne sais toujours pas comment, mais j’y suis arrivée. C’est une jeune fille très émotive, et elle a tout donné sur le tournage. J’adore travailler avec des adolescents, et j’ai une fois de plus eu une belle expérience.
Transformer Alba en Hana
J’ai développé une relation quasi symbiotique avec Alba Rohrwacher. J’ai ressenti sur le tournage une proximité très forte avec elle. À l’instant même où j’ai commencé à rédiger le scénario, j’étais certaine qu’Alba serait parfaite pour le rôle. Lorsqu’elle s’est engagée dans cette aventure, elle a accepté de jouer un homme, de jouer en albanais, d’abandonner tellement de choses.
Ce qu’il y a de plus beau à mes yeux c’est qu’elle aimait vraiment ce personnage autant que moi. Je voulais qu’elle retire toutes les couches de sa personne pour rechercher le coeur du personnage.
Je voulais endurcir l’apparence physique d’Alba. Nous avons assombri ses cheveux et son regard. Trouver la bonne coupe n’a pas été facile. Je ne voulais pas que ce soit trop attendu, comme un crâne rasé ou une coupe militaire. Au final, la coupe que nous avons choisie m’a semblée très albanaise et pas top évidente.
Puis nous avons dû beaucoup travailler sur le corps. Nous nous étions mises d’accord avec Alba pour qu’elle porte les habits de Mark en-dehors du tournage. Je lui ai conseillé de manger, boire et dormir comme Mark, et c’est ce qu’elle a fait ! Le corps, l’allure, la démarche - personne ne pouvait incarner Mark comme elle. Après le tournage, nous avons toutes les deux eu l’impression que Mark était encore en vie. « Que ferait Mark aujourd’hui ? » Transformer Alba en Mark fut un voyage incroyable.
Une fragmentation nécessaire
Le film couvre trois périodes : le présent, leur enfance, et lorsqu’elles avaient environ 20 ans. J’ai choisi cette structure non linéaire car je voulais créer un crescendo émotionnel et me rapprocher de la complexité du personnage. Je savais que la construction présent-passé ne serait pas évidente, mais j’espérais que ce serait intrigant et je me suis mise à travailler dessus dès la phase d’écriture du scénario. Une narration linéaire ne m’aurait pas aidée à révéler les strates de l’âme de Hana/Mark. Mon personnage fait en réalité des allers-retours dans son passé, ainsi que dans le présent, et a besoin de revisiter son passé pour s’émanciper.
L’Albanie est toujours évoquée avec un sentiment de nostalgie. C’est évident à la fin, lorsque Hana et Lila chantent une vieille chanson albanaise. L’Albanie est leur terre de coeur où elles n’ont pas pu rester. Avec une structure linéaire, j’aurais probablement perdu cette nostalgie. Bien que l’histoire soit nécessairement fragmentée, j’ai choisi de prendre Hana/Mark comme fil émotionnel pour nous guider à travers ce voyage dans le temps et dans l’espace.
En raison de la structure fragmentée du film, j’ai instinctivement tourné le film en plans séquences. J’ai tourné toutes les scènes selon ce principe, ce qui constitue un choix rigoureux, voire sévère.
Puis, au montage, j’ai voulu marquer la différence entre passé et présent en faisant des coupures internes dans les séquences albanaises, alors qu’en Italie les longs plans demeurent tels quels, afin de les rendre plus vivants.
Je voulais me sentir très proche de Hana/Mark. Je voulais qu’elle soit constamment avec nous. Tous les plans du film adoptent son point de vue. Dans la scène de la piscine, avec tous les corps, le point de vue de Mark se confond entièrement avec le mien. C’est la seule scène que je n’ai pas tournée en plan séquence.
J’ai travaillé en soustrayant plutôt qu’en accentuant, en choisissant de toujours adopter une caméra fixe pour utiliser la force de cet angle spécifique. J’ai, de manière générale, une idée bien précise de l’endroit où je veux placer la caméra, un point de vue déterminé. Je dois parfois abandonner certains détails, mais je cherche ensuite une solution alternative pour les intégrer si je pense vraiment qu’ils sont importants. Cela me force à avoir un flot continu d’idées sur tout. Je ne cherche pas à réaliser le cadrage parfait. Au contraire, je veux que le cadre surgisse spontanément, car je sais que cela arrivera. J’essaie d’éviter de souligner. Mon objectif est d’avoir une toile parfaite, puis de la souiller par touches brutes. Des choix précis, mais jamais ordonnés ou composés. Je choisis également une ligne reconnaissable dans l’utilisation de la musique.
Je le fais car cela m’appartient. J’aime me reconnaître dedans.
Féminité et liberté
Vierge sous serment est une exploration de la féminité dans ses milliers de couches et formes contradictoires. J’ai décidé de raconter l’histoire d’une identité divisée, en prenant cette complexité comme porte d’accès vers l’histoire elle-même. En suivant Hana/Mark, nous franchissons continuellement la ligne entre ses deux identités, évoluant dans différentes dimensions temporelles, différents récits, différents états d’âme. Les vierges sous serment font, au nom de la liberté, un choix qui en réalité les aveugle. Ce point de départ est une invitation à une grande réflexion sur la féminité, en lien avec l’identité et la liberté. Une réflexion qui se déploie de l’archaïque au contemporain. Je pense que nous devrions tous nous demander : « Les femmes sont-elles si libres que ça aujourd’hui ? »
La relation de Mark avec la nièce, Jonida, traite beaucoup de cette question. La natation synchronisée est un sport qui oblige les jeunes filles, même dans l’eau, à avoir un maquillage impeccable, pour ressembler à des poupées identiques. Dans la société occidentale, la féminité est liée à une idée des femmes contraintes d’être belles et parfaites.
Cette relation entre féminité et liberté est à mes yeux la véritable ligne rouge du film. Je voulais faire un film contemporain, parler à travers mon histoire de celles de beaucoup d’autres êtres humains qui vivent à nos côtés en ville et qui, pour d’autres raisons ou avec d’autres désirs, partagent une même sensation de ne pas se sentir eux-mêmes hommes ou femmes. Ces individus sont en perpétuel mouvement, à la recherche d’un endroit, d’un mode de vie, d’un sentiment d’appartenance ou de non-appartenance qui puisse les mener au bonheur.
Une quête d'identité
Une vierge sous serment, par son choix, est obligée de renoncer à l’amour et au sexe. C’est un serment très sérieux : dans la culture du Kanun, le rompre n’est pas même concevable. Il y a longtemps, les vierges qui brisaient ce serment étaient envoyées au bûcher.
Mark a suivi cette loi et par conséquent banni toute pensée relative à l’amour ou au sexe. Mais ce désir étouffé vit toujours en elle, et son corps commence à la pousser à s’exprimer. En Italie, Mark trouve enfin le courage de suivre son corps. Sa rencontre avec le gardien de la piscine Bernhard (Lars Eidinger) l’éveille. Elle se fie à sa curiosité et lâche prise. Mais l’ambiguïté de Mark attise aussi la curiosité de Bernhard. Lorsque j’ai vu Lars Eidinger et Alba ensemble, j’ai été profondément touchée par leur similarité. Ce sentiment m’a inspiré pour réécrire le personnage de Bernhard. Mark et Bernhard sont tous deux étrangers, tous deux ambigus. Ils ont tous les deux l’air d’appartenir à un autre monde. Je crois en leur rencontre.
Je ne pense pas que Hana soit lesbienne ou transgenre, mais je suis sûre que les lesbiennes ou les transgenres peuvent d’une certaine manière s’identifier à ce personnage surtout sur la question de la quête d’identité.
Une passion pour l'Albanie
Je n’avais pas de lien avec l’Albanie avant de commencer à travailler sur ce projet. Quand j’ai décidé de faire ce film, j’ai commencé à tenter de pénétrer l’univers albanais de différentes manières. C’est devenu une sorte d’obsession salutaire. Je me suis fait des amis albanais, en passant du temps avec eux, en leur parlant. Puis j’ai lu de la littérature albanaise et de la poésie, et j’ai étudié le Kanun. Je me suis documentée avec des photos, des vidéos, j’ai commencé à écouter de la musique albanaise. J’ai fini par développer une envie permanente et pressante d’aller sur place. Dès que je me trouvais loin de l’Albanie trop longtemps, je commençais à me sentir mal et je ressentais un besoin urgent d’y retourner.
J’ai vraiment développé une passion pour l’Albanie, ce pays plein de contradictions qui vous touche droit au coeur. C’est en tout cas l’effet que ce pays me fait, et je me suis toujours sentie grande quand j’y étais. Cet amour profond m’a été bien rendu : pendant le tournage, ces montagnes m’ont fait le beau cadeau de la neige que j’espérais !
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