L'ecclectisme du Festival de la Rochelle est la plus belle façon d'entrer dans l'été. Le matin, vous voyez la version intégrale du Metropolis de Fritz Lang en ciné concert (qu'est-ce que ça donne en 2011, la science-fiction des années 1920 ? Le sentiment que le cinéma peut tout, à tout moment). L'après-midi, vous côtoyez les héros puritains de E.M. Forster dans La Route des Indes de David Lean (qu'est-ce que ça donne les années 20 filmées dans les années 80 ? un film que personne, sans doute, ne saurait plus vraiment faire aujourd'hui). Et vous voilà le soir en Norvège, avec un film si récent qu'il est encore inédit en salles, Oslo, 31 août (sortie prévue en janvier prochain). Son jeune réalisteur, Joachim Trier, y adapte... Drieu la Rochelle et son très français Feu follet. Qu'est-ce que ça donne un dandy suicidaire parisien des années 30 dans la Norvège de 2011 ? Un jeune toxico, qui sort de cure, et dont la reconnection avec « le monde » prend l'allure d'une lente mais vertigineuse chute.
L'ouverture du film téléscope images et sons dans un montage superbe, à la façon d'un « Je me souviens... » kaleidoscopique. Oslo s'y transforme insensiblement sous nos yeux à l'allure folle d'une vie d'homme qui a mis si longtemps à se construire pour voir tout disparaître en quelques secondes. Les immeubles, les souvenirs, le bruit du vent, les certitudes et les illusions... tout s'écroule ou se redéfinit, et s'évanouit. A quoi bon, alors ?
Joachim Trier a transposé ces incompréhensions, ces rendez-vous manqués et ce sentiment de vide qui engendre le désespoir, en mesurant cette distance qui éloigne le jeune homme de ce qui l'entoure. Et cette distance est un espace-temps. Un temps qui se détend, où les secondes semblent des minutes et où les phrases n'ont plus de portée. Le temps s'étire, comme les mots, prononcés sans nécessité. Et si le temps n'a plus de sens, et le sens des aiguilles de nos montres part à rebours.
On trouvait cela dans le court roman de Drieu, comme dans le film de Malle, magnifiquement incarné par Maurice Ronet, qui, pour l'occasion, interprétait un alcoolique et non plus un drogué. Retour à "l'ordre", aujourd'hui. Le nihilisme dadaïste qui inspirait Drieu, à travers la figure de Jacques Rigaut, suicidé en 1929, vaut donc bien la punk attitude des cités de l'Europe.
Joachim Trier, lui, s'est simplement éloigné du maniérisme d'artistes qui ont choisi la forme la plus élégante possible (des phrases précieuses; des images ciselées entre noir et blanc et jazz) pour exprimer le plus désespéré des regards sur la vie. Pas le sien, car le film est propulsé par l'énergie de sa réalisation, mais bien le regard de son héros qui s'apprête à en finir. Le film de Joachim Trier est à cette image, et ne donne pas le change. Il est donc sale, et râpeux, parfois gênant. Quand une discussion s'enlise, le réalisateur nous en laisse observer le délitement. Et avec lui, l'inanité des conventions et la froideur réelle des sentiments, même sous les masques les plus chaleureux.
Ce n'est pas la tristesse supposée du « monde » qui est alors filmée dans Oslo... mais le gouffre invisible qui sépare deux corps pourtant réunis dans une acolade. Ou l'ironie noire d'une fête où l'on devrait rire ensemble mais où ne surgissent que les contretemps. Corps à corps désaccordés, âmes errantes, solitaires.
Dans Oslo..., le désarroi est moins stylisé que palpable, et proche. La mise en scène s'apparente au style direct de certains documentaires. Ce qui lui donne un ton parfaitement contemporain. Et d'un prologue, concentré de sensations, qui nous a d'abord, immédiatement, plongé dans un monde de correspondances (sociales, intimes...), succède un temps qui n'en finira plus de se détendre, nous faisant épouser le rythme même du héros, temps perdu jusqu'à l'insignifiance.
Un temps perdu, où se perd le sens. Ne restent que les questions, dont la réponse, au fond, importe peu si nul être humain ne sait plus vous écouter, ni vous voir, ni vous comprendre et vous caresser le visage.
Nulle abstraction, donc. La beauté de ce Feu follet norvégien est dans la représentation concrète. Avec un effet inattendu à ce voyage vers l'obscurité : l'impression de ressentir physiquement l'ironie de la vie, sur le fil des paradoxes. La perte s'accompagne d'une vigueur nouvelle : pour choisir de mourir, il faut ainsi faire preuve d'une détermination aussi grande que le découragement qui y conduit. Même si l'aboutissement de cet ultime acte de courage aboutit, aux yeux des autres, à son immédiat contraire : la faiblesse.
Mais ce qui est résolument moderne, dans le film de Joachim Trier, tient à son finale ambigu. Par contraste à ces ténèbres esquissées, le vert ordinaire d'un feuillage devient éclatant et les notes jouées sur un piano se chargent de chair. C'est le regard du spectateur qui dénoue le film et fait la différence : quel sort accorderons-nous à ce double désespéré de nous mêmes ?
Oslo, 31 août (Oslo, August 31st), de Joachim Trier - avec Anders Danielsen Lie (1 h 36.) Sortie en salles en janvier 2012.