" En 1959, Munk entendit par hasard à la radio une histoire écrite par Zofia Posmysz-Piasecka, intitulée La Passagère, qui fut à l'origine de son film suivant. Cette histoire captiva aussitôt Munk. L'action se déroule sur un paquebot transatlantique. Un couple d'Allemands d'âge moyen, Liza et Walter, se rend de Hambourg aux Etats-Unis.
 
Dans la foule des passagers, Liza remarque une femme, ce qui fait naître en elle une certaine angoisse. A mesure qu'elle discute avec son mari, le spectateur découvre son passé. Liza a été surveillante à Auschwitz. La femme qu'elle a remarquée lui rappelle l'une des victimes rencontrées au camp. Les secrets qui entourent son passé, sa culpabilité et son incertitude, son désir de se défendre, tout cela aboutit à un conflit avec elle-même aussi bien qu'entre elle et son mari, un "bon Allemand". On assiste à une crise personnelle, sans jamais savoir si la personne vue était bien la détenue d'Auschwitz.

Munk demanda à Zofia Posmysz-Piasecka d'écrire un scénario à partir duquel il réalisa un film de télévision en octobre 1960. L'histoire initiale fut développée, des nouveaux personnages ajoutés et le conflit entre le mari et la femme précisé. Les souvenirs et les images d'Auschwitz ne sont évoqués que par le dialogue.

Tout cet aspect fut modifié dans la version destinée au cinéma, réalisée par Munk avec la même scénariste.

Le passé y prend une place prépondérante. Auschwitz est évoqué visuellement et les rapports entre Liza et Marta, la passagère, sont précisément définis et développés, les scènes du paquebot servant de cadre narratif. Munk commença le tournage en 1961 avec le chef opérateur Krzysztof Winiewicz et le documentariste Andrzej Brzozowski.

On tourna d'abord les scènes du camp de concentration qui dominèrent le reste de l'histoire. Les rapports entre Liza et sa victime prirent plus de poids et d'ambiguïté morale et psychologique. Les scènes du bateau s'en trouvèrent affectées. Munk en tourna très peu et n'en fut pas satisfait. Le cadre narratif devait être changé mais on ne savait pas encore comment.

Le 20 septembre 1961, après avoir terminé le tournage des scènes du camp, Munk se tua lors d'une collision avec un camion sur la route de Łódź à Varsovie. Il laissait un film inachevé et un scénario incertain.

En 1963, après plusieurs tentatives de reconstruction du film, les amis et collègues de Munk, Andrzej Brzozowski, le réalisateur Witold Lesiewicz et l'écrivain Wiktor Woroszylski, décidèrent de sa forme finale.

Ils n'ajoutèrent rien de nouveau et se limitèrent au montage des scènes d'Auschwitz sous forme de flash-back et des séquences à bord du paquebot utilisées comme cadre narratif. Ils ajoutèrent un commentaire de Woroszylski expliquant la nature inachevée du film. Ils souhaitaient laisser le public voir le film tel qu'il avait été fait, sans en expliciter le sens.

C'est sous cette forme qu'il sortit le 20 septembre 1963 et qu'il fit sensation. On considéra l'œuvre suffisamment importante pour être présentée aux festivals de Cannes et Venise. Il est inutile de spéculer sur ce qu'aurait pu être le film achevé. Il faut s'en tenir à la seule version réduite dont nous disposons.

Le film s'ouvre sur une description un peu chaotique des souvenirs de Liza (Aleksandra Śląska), dont l'évocation est provoquée par la rencontre avec Marta (Anna Ciepielewska). C'est une description brève et presque limitée aux symboles : les files de sélection, les prisonniers nus, les soldats SS accompagnés de chiens, le corps d'un prisonnier suspendu à la clôture électrique.

Plus tard, un autre retour en arrière constitue un examen rétrospectif plus élaboré de l'histoire, telle que Liza la raconte à son mari. Elle n'aborde que ce qui est acceptable, concevable et justificatif de son attitude. Enfin, grâce au troisième flash-back, un monologue intérieur, sont exposés en détail les étranges rapports entre Liza et Marta, dans le cadre du camp de la mort.

Cette curieuse histoire est celle d'une personne qui en retient une autre en captivité; c'est aussi la recherche des motivations de leur comportement respectif. Malgré sa fonction, Liza veut aider Marta, peut-être même la sauver. Dans un premier temps, Marta accepte son aide qui lui permet de prolonger sa survie. Mais elle a l'impression que l'aide proposée est ambivalente, venant de quelqu'un dont la fonction est de persécuter, et soupçonne Liza de chercher le pardon ou bien un alibi moral pour sa besogne.

Marta considère que Liza fait partie d'un système abominable et qu'elle ne mérite pas le moindre alibi. Une lutte s'engage entre les deux femmes lorsque Liza comprend que Marta ne veut pas de son aide, offerte malgré ses fonctions. L'ironie parvient à son comble de manière inattendue; Marta, la victime, éprouve un sentiment de liberté tandis que Liza, la persécutrice, se retrouve de plus en plus prisonnière du système.

Deux éléments essentiels sont à noter. Tout d'abord, la rigueur calme, froide même, dont fait preuve Munk dans sa recréation de l'environnement. Aucun affect, aucune compassion ne transparaissent dans sa peinture du camp, de sa routine quotidienne et des souffrances.

C'est une froideur calculée qui, de par sa nature, rend plus horrible encore un portrait où les sympathies du réalisateur sont évidentes. Son approche ressemble à la prose dénuée de toute passion de Tadeusz Borowski et à la distance ironique des histoires des camps de concentration d'Arnost Lustig.

Le deuxième point important, qui n'est pas sans lien avec le premier, est la création d'un tableau plus ambivalent que clair, d'un point de vue moral. L'effet recherché n'est pas d'excuser quoi que ce soit mais d'aller plus loin dans les événements et ici dans ce qui s'est passé entre les deux femmes.

Le drame ne se noue pas sous la forme d'un conflit entre une tortionnaire psychopathe et une martyre mais selon un mécanisme psychologique susceptible de fonctionner n'importe où. Auschwitz ne symbolise pas la folie à grande échelle, la bestialité, la paranoïa collective, mais un endroit où des événements se produisent entre individus. La réussite de Munk consiste à ne rien retirer à l'horreur tout en approfondissant la personnalité des individus pris à son piège.

Par son originalité et sa profondeur, la qualité de sa mise en scène et aussi, reconnaissons-le, l'ombre de la mort précoce de son réalisateur, La Passagère est une œuvre unique dans l'histoire du cinéma polonais.

Munk, le rationaliste, le sceptique, montra avec cette œuvre une qualité plus profonde qu'auparavant, ce qui n'ôte rien à la valeur d'Eroica ou d'Un homme sur la voie. Même lorsque son style reste froid et objectif, il semble vouloir désespérément découvrir le mystère de la souffrance et des valeurs humaines soumises à des tensions extrêmes."