" Dans les années 1970, un petit parc juste en dessous de l’hôtel de Moscou, dans le centre-ville de Belgrade, a été le lieu de rassemblement pour certains d’entre nous, fans de Punk-Rock. Ce même parc était également le lieu de rassemblement des homosexuels. Pas loin de nous, ces pères de famille soigneusement habillés, à la vie socialiste impeccable, étaient à la recherche de partenaires.
En plus de partager le même lieu, nous avions autre chose en commun : nos deux groupes ont été à plusieurs reprises les cibles de jeunes hommes bien habillés et « bien-pensants ». Ils ne pouvaient pas supporter de nous voir, avec nos épingles à nourrice, nos cheveux colorés et nos vêtements troués, ainsi que l’autre groupe, mais seulement en raison de son orientation sexuelle différente...
Au cours des décennies suivantes, Belgrade a vu beaucoup de looks plus « étranges » encore que notre image puérile qui n’était qu’une simple révolte contre la vie socialiste. Aujourd’hui plus personne n’est tabassé à cause des vêtements qu’il porte ou de la musique qu’il écoute.
Mais dans la Serbie de 2012 ces « jeunes hommes bien-pensants », frappent encore des hommes et des femmes ayant une orientation sexuelle différente ; pas seulement dans les parcs, mais aussi dans les rues de Belgrade. Après la chute du régime de Milosevic, nous pensions que les minorités sexuelles pourraient enfin obtenir leurs droits et leur dignité.
En 2001, il y a même eu une tentative d’organiser la première Gay Pride de l’histoire de la Serbie. La tentative s’est terminée en effusion de sang : une trentaine de militants homosexuels ont été brutalement battus par des hooligans et des néonazis tandis que la police était postée juste là, ne faisant rien pour arrêter ce massacre.
Les images de cette raclée sauvage ont fait le tour du monde et fait voler en éclats l’espoir de la jeune démocratie serbe, et l’Union Européenne a retiré 50 millions d’Euros d’aide financière à la Serbie. Une décennie plus tard, rien n’a changé dans ce domaine. Au contraire, avec un « coup de pouce » de l’Eglise Orthodoxe, un vaste spectre de politiciens quasi-démocrates, le désespoir de masse et la frustration venue de cette transition brutale et sauvage, les choses n’ont jamais été aussi graves sur le front des droits de l’homme et notamment en ce qui concerne les droits des personnes homosexuelles. Pour moi, les trois longues années nécessaires pour faire ce film étaient bien plus qu’une réalisation habituelle. Afin de faire face aux menaces d’une organisation nationaliste et neonazie, nous avons dû tourner presque secrètement, avec un manque constant d’argent... J’ai toujours eu à l’esprit que réaliser La Parade était mon devoir de citoyen.
Maintenant que le film est terminé, je pense que la Serbie a vraiment besoin de cette histoire. Tout comme je croyais, il y a plus de dix ans, que mon pays avait besoin d’un film qui pourrait parler de la guerre et de la faute, avec une voix différente que la voix officielle. Le résultat en fut le film Joli village, jolie flamme et deux ans plus tard Rane, (qui a réuni plus de 1,5 millions de spectateurs). Ces deux films furent les premiers à susciter le débat sur la guerre et la responsabilité des violents conflits en Ex-Yougoslavie.
Je crois fermement que La Parade aura un effet similaire sur la nation serbe. Ils vont crier, ils vont hurler mais ils vont regarder le film. Et quand ils le regarderont, peut-être vont-ils réfléchir et reconsidérer leurs préjugés et stéréotypes à l’égard de ceux dont la seule faute est d’être différents.
J’ai tourné la fin de La Parade durant la dernière année de la Gay Pride de Belgrade, la première Gay Pride « réussie » de toute l’histoire de la Serbie. Sa seule réussite a été que les participants soient restés en vie. 6500 policiers protégeaient moins de 1000 militants gays et amis des gays contre 7000 hooligans et néo-nazis.
Durant cette parade, 300 policiers et hooligans furent blessés et le centre-ville de Belgrade fut détérioré. Je crois fermement que le film La Parade va aider à ce que nous puissions apprécier dans la joie et la bonne humeur les Gay Prides à Belgrade des prochaines années. Parfois l’Art peut travailler dans ce sens..."
Srdjan Dragojević
Et sur UniversCiné, disponibles en vod : 5 comédies qui « libèrent les gays »
* Le Premier qui l'a dit, de Ferzan Opetek
* Krampack, de Cesc Gay
* Beautiful Thing, de Hettie McDonald
* Esprit d'équipe, de Robert I Douglas
* Were the World Mine, de Tom Gustafson