"Une filature en bonne et due forme (La Femme de l'Aviateur, entre autres). Un corps de femme entr’aperçu par la fenêtre d’une maison autour de laquelle on rôde (Pauline à la plage). Une rencontre dans la rue prétendument par hasard, en fait soigneusement planifiée (L’Ami de mon amie). Allers et retours entre deux zones d’activités et deux couvertures (Les Nuits de la pleine lune). Une personne aperçue à un endroit où elle n’aurait pas dû se trouver par un ami agent double (Les Nuits... ou Les Rendez-vous de Paris). Agent under cover jouant la sérénité conjugale (Conte d’hiver)...
L’espionnage a toujours été une activité répandue chez les personnages rohmériens : ils y passent même le plus clair de leur temps. Ils épient, ils observent, ils décryptent des messages codés, ils font des rapports à leurs amis supposés, ils suivent, ils mystifient, ils se retournent soudain, ils attendent aux aguets, ils filent des stratégies et des couvertures si élaborées qu’ils s’y perdent eux-mêmes.
Enfin un espion professionnel ! (...) Comme tout espion, l’homme rohmérien ne connaît pas la finalité de sa mission, est pris dans la schizophrénie des couvertures, mais il travaille en revanche à décrocher, à arrêter : il ne veut plus œuvrer pour une puissance étrangère (la perpétuation des mots d’ordre, convenances sociales, stéréotypes comportementaux), mais réaliser sa puissance propre, trouver la couverture qui coïncide avec sa personne.
Rien de plus nu et de plus troublant qu’un espion sans couverture. À ainsi s’effeuiller, à enlever toutes ses peaux, il risque de purement et simplement s’évaporer. C’est ce que raconte Triple agent. Nous l’avons dit : quand Rohmer filme amplement les agents du dimanche en manœuvres, il ne montre bizarrement jamais en action l’espion professionnel, le cantonnant à sa sphère privée, amicale et surtout conjugale. Après les espions ordinaires, l’ordinaire de l’espion.
Surprise : en ce domaine-là, il apparaît beaucoup plus vulnérable que les amateurs. Amoureux de sa compagne Arsinoé, il lui dit sincèrement qu’il ne peut lui parler des activités qui mobilisent une grande partie de sa vie. Le voilà du coup condamné, face à une femme miraculeusement pleine, à occuper le terrain de leurs conversations pour éviter toute considération personnelle, susceptible d’occasionner de dangereuses digressions : ne parlons pas de moi, ne parlons pas de notre amour (si évident et sincère - il ne ment pas ici - qu’il ne nécessite pas d’être évoqué). (...)
Il perd tout à ce jeu (...). Sincérité du mensonge : je ne peux te montrer qu’une couverture, mais je n’en change pas, je te montre toujours la même. Il ne se rend même pas compte qu’il est lui-même espionné, et par des bleus (...). L’espion est nu. Pris de court, il raconte pour la première fois à sa femme une opération, usant en guise de maquette de voiture d’une familière sacoche, comme pour se convaincre qu’il a encore le jeu en main, sous la main. Trop tard : l’homme-couverture s’envole subitement au vent de l’Histoire (...)
Une femme amoureuse d’une couverture qui n’est pas la sienne, une couverture amoureuse d’un corps qui n’est pas le sien : rarement le cinéma de Rohmer aura montré un amour aussi inconditionnel que celui-là."
Hervé Aubron, pour la revue Vertigo.