" Recife, dans l’État du Pernambuco, est la cinquième ville du Brésil. Elle connaît les problèmes récurrents de n’importe quelle grande agglomération d’Amérique Latine. Setúbal est la partie la plus jeune et la plus calme du quartier de Boa Viagem, là où le mètre carré est le plus cher et où poussent des tours de toutes tailles et de toutes formes. Setúbal est resté familial et villageois. Il est convoité par les promoteurs à un moment où le boom économique a créé une forte demande et où il devient impossible de construire une seule pièce dans tout Boa Viagem. Setúbal est le décor des Bruits de Recife.
La majeure partie du film vient de mes observations de la vie de tous les jours, juste au coin de ma rue, de ma fenêtre ou du toit de mon voisin. Les tensions particulières qui font dysfonctionner la société brésilienne transparaissent dans le poids et l’apparence d’une architecture chaotique et éclectique. La filmer à la fois comme une alliée et une ennemie était déjà la démarche de mes films courts, particulièrement dans Electrodoméstica (2005). L’éclat tropical du ciment et du béton y avait autant d’importance que les personnages. En 2009, dans Cold Tropic (Recife Frio), j'avais choisi une approche tout à fait différente (le film est un "documenteur"). Pour pointer du doigt les lacunes de l'urbanisme d'une ville qui, pour des raisons pratiques, est devenue froide et impersonnelle.
Les gens, qui, au quotidien, vivent dans cet environnement sont au cœur du film. Nos personnages, soumis à des tensions internes et externes, évoluent dans une géographie apparemment contemporaine mais dont les fondements ne le sont pas. Leur paysage social reste fait de seigneurs et de serviteurs. Les relations de classe n’affectent pas uniquement les domestiques en ce qu’ils ont un accès restreint aux biens des maîtres (voitures, maisons, appartements) mais aussi ces derniers qui vivent dans la paranoïa, avec une peur paralysante de la violence urbaine. Mais si la mauvaise architecture est une nuisance, elle est extrêmement photogénique.
J’ai une idée sur la classe moyenne brésilienne qui est la suivante : ses pieds ne touchent jamais le sol. Ses membres sont toujours ou chez eux, ou dans la voiture avec la clim’, à leur travail avec la clim’. Ils voient en permanence la ville de haut, à travers une vitre. Ils ne marchent pas dans la ville. Les enfants qui jouent au foot dans la rue, c’est un peu une tentative d’avoir une relation concrète avec la ville. Sauf qu’elle échoue. Comme dans la scène où le même garçon envoie le ballon de l’autre côté d’une barrière, et qu’il demande à la jeune fille qui le regarde depuis son balcon de lui renvoyer. Il y a toujours des obstacles. Quand le ballon explose, la famille ne s’en rend même pas compte. Elle vit dans une bulle. La maison est une bulle, la voiture est une bulle, le travail est une bulle. Les personnages sont toujours protégés par des systèmes de sécurité."
Kleber Mendonça Filho