"En 1995, j’étais en khâgne, obsédée par l’idéal d’excellence que représentait Normale Sup. Mon père, ses films, ses opinions, sa manière d’être m’avaient profondément nourrie mais je commençais à rejeter cette influence. Elle me limitait, m’étouffait... Quitte à entrer dans un autre moule, je cherchais avec énergie à m’en dégager.
Un garçon de ma classe, le Benjamin du film, m’a encouragée à assumer ma singularité, à la cultiver. Une histoire d’amour a commencé, ou plutôt une intense amitié amoureuse. J’avais l’impression de commencer à vivre et une envie profonde de crier à mon père que je n’avais désormais plus besoin de lui....
Du jour au lendemain, comme si je les avais provoqués par mes velléités d’indépendance, sont survenus chez mon père les premiers symptômes d’une maladie dégénérative : problèmes d’élocution et d’écriture, pertes d’équilibre. J’étais terrassée, autant par le choc de la nouvelle que par la certitude d’en être à l’origine. Tout au long du déclin de mon père, le violent sentiment de culpabilité que j’éprouvais m’a fait agir de façon surprenante, voire choquante. Moi qui l’avais toujours vénéré, j’ai très peu été le voir pendant sa maladie et, quelques semaines avant la fin, j’ai longuement hésité à lui rendre une dernière visite.
Mon film Jeunesse raconte cela : Juliette est une jeune femme douce qui aime son père mais, face à la maladie qui le frappe et à l’annonce de sa mort prochaine, elle adopte un comportement imprévisible, agressif parfois et surtout inadapté. C’est un personnage à la fois touchant et tête à claque, muré dans le sentiment obscur d’y être pour quelque chose, d’avoir en quelque sorte " désiré " cette mort pour avoir voulu " tuer le père ".
Ce n’est pas un film sur mon père. Je n’ai pas cherché à faire le portrait de lui malade, à rentrer dans l’intériorité de cet homme qui, arrivé au sommet de ses moyens artistiques, s’est trouvé tout d’un coup enfermé dans son corps et privé de toute maîtrise sur sa vie. Je me suis entièrement placée du point de vue de la jeune fille, de sa souffrance à elle.
D’abord parce que je la connais de l’intérieur et qu’il m’a paru évident, pour un premier film, de me placer du point de vue que je connaissais le mieux. Ensuite parce que le comportement de Juliette, dans son ambivalence, sa violence à l’égard d’elle-même et d’autrui, m’intéressait humainement. J’avais envie de suivre, sans les juger, les tentatives désespérées qu’avec la vitalité et la radicalité de son âge elle entreprend tour à tour.
Au risque d’être incomprise et critiquée, elle refuse de faire semblant, de mentir : sur ce qu’elle éprouve, sur ce qu’elle n’éprouve pas, sur le désir qu’elle a de quelqu’un. Elle est d’une violente honnêteté. Elle ne joue pas.
En cela elle incarne pour moi une certaine idée de la jeunesse, que les nécessités de la vie et l’apprentissage de la sagesse nous font perdre, et qui, pour cette raison, nous bouleversent."
Justine Malle