Kawalerowicz est originaire de la même région. Ce film représentait pour lui un voyage dans ses souvenirs les plus anciens. Lorsqu'il tenta de concrétiser ce projet dans les années soixante-dix, après avoir rédigé un scénario avec Konwicki, sa proposition fut rejetée. Les autorités voulaient éviter à tout prix un sujet traitant de la persécution des juifs, d'autant plus que l'histoire se déroulait sur un territoire appartenant à présent à l'Union soviétique. Peu importe que les événements remontent à 1914 lorsque l'Union soviétique n'existait pas encore: le risque politique était toujours là. Au cours de l'hiver 1980-1981, période très libérale, Kawalerowicz reçut l'autorisation de tourner Austeria.
Le scénario est une sorte de fresque métaphysique au centre de laquelle se tient le personnage de Tag, l'aubergiste. Mais dans un film aussi riche que celui-ci, le scénario n'est qu'un canevas.
Le réalisateur consacra beaucoup d'énergie à collecter systématiquement toutes sortes d'éléments de la culture juive, chansons, musique et coutumes, en partie avec l'aide du Théâtre yiddish de Varsovie. Il entreprit une recherche consciencieuse pour dénicher des visages pouvant contribuer à l'authenticité du milieu. Dans un entretien, Kawalerowicz confia l'état d'avancement de ses recherches: «Je suis en train de choisir des visages car je suis obligé de créer un monde entièrement différent qui ne peut être créé qu'à partir des visages et de rien d'autre.» Il résumait ainsi l'ensemble de sa vision du film: «En écrivant le scénario avec Stryjkowski et Konwicki, j'ai imaginé un monde éteint, une communauté aujourd'hui disparue, avec sa culture, ses coutumes, ses habitudes, sa religion... ».
L'histoire proprement dite se déroule au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale en Galicie, région qui faisait à l'époque partie de l'Empire austro-hongrois, aux confins de la Russie tsariste. Les troupes des deux puissances marchèrent à travers cette région, l'une des premières où fut versé le sang de la Grande Guerre.
L'auberge de Tag, "Austeria", est le lieu de rencontre de toutes sortes sortes de gens venus s'y réfugier au moment où débutent les hostilités: des commerçants de la région, des artisans, une baronne, un officier, un groupe de juifs orthodoxes et un rabbin qui prient et chantent. Tag (Franciszek Pieczka) est le trait d'union entre tous ceux qui se sont rassemblés là, dans l'attente. La nuit, peuplée de visions effrayantes, est interminable. A l'aube, les juifs veulent célébrer leur survie par un bain purificateur dans un étang. Ils entrent dans l'eau en exprimant un salut joyeux, «Quelle joie d'être juif!», qui est en même temps l'annonce ironique de leur fin. L'étang rougit soudain de leur sang, présageant de ce qui se passera quarante ans plus tard.
C'est une peinture majestueuse et soignée, un peu à la manière d'un ballet, riche de détails élaborés.
Kawalerowicz a fabriqué un spectacle imposant, regorgeant d'éléments culturels. D'une certaine manière, il a modifié la substance du roman. Dans ce dernier, Tag occupe une place plus éminente. Il est le dépositaire de la signification philosophique et spirituelle du livre. Le vieux juif, à la fois croyant et sceptique, est un esprit fin qui a des dons pour la communication universelle, avec les juifs orthodoxes, les mystiques, les Autrichiens, les cosaques, les fanatiques. Kawalerowicz s'est plus attaché à décrire cette communauté si haute en couleur, faisant de Tag un témoin, à l'instar du chœur dans la tragédie grecque, au lieu d'un déclencheur d'actions.
La notion de spectacle, au bon sens du terme, a la primeur sur l'exposition dramatique des personnages. Cet aspect fait d'Austeria une découverte d'un monde perdu."