Comme si Jeanne et ses démons avaient été un vagabondage poétique non reproductible, il prend son temps, puis se tourne vers un auteur réaliste, positiviste même, Boleslaw Prus (1847-1912), qui rejette toute introspection, à plus forte raison, toute tentation métaphysique. Dans son œuvre, il choisit un roman de 1895, Faraon, un classique de la littérature polonaise, une œuvre politique, critique sociale d'une théocratie en crise. C'est un choix habile.
À travers la vieille Égypte imaginaire, il peut parler de l'actualité, les échecs de Gomulka et le retour de la censure. Mais les années 60, c'est l'âge d'or du péplum. Les magouilles de l'Église, ça passe bien. Et puis, il utilise les possibilités du pouvoir en place (2000 figurants de l'Armée rouge), fait une œuvre somptueuse, en couleurs, hollywoodienne. Le film est insoupçonnable, et représente la Pologne à Cannes en mai 1966.
Après 1968, alors que le climat se durcit en Pologne, ou le choix est soit de faire allégeance au Parti, soit de prendre ses distances avec la politique, Kawalerowicz choisit une voie moyenne, et réalise deux films insouciants. Il s'encanaille avec les Italiens. Suivent deux films se situant à l'époque contemporaine, peu marquants, coproduits avec la Yougoslavie, Gra (Le Jeu) en 1969 et Maddalena en 1971. Ce dernier présente une originalité : la musique d'Ennio Morricone, Chi Mai, un air qui deviendra une scie à la mode.
En février 1976, Kawalerowicz est Président du jury du 26e jury du festival de Berlin. Dans le même temps, après l'échec de ses tentations frivoles, il se reprend et retrouve son sérieux mitteleuropa. Dans l'histoire de la Pologne, un des événements les plus marquants, c'est l'assassinat de Gabriel Narutowicz, premier Président de la République de Pologne, cinq jours après son élection, le 16 décembre 1922. À partir de cet épisode, Mort d'un Président est une reconstitution, basée sur un travail de documentation très exigeant, ce qui en fait un quasi-documentaire. En février 1978, il est sélectionné au Festival de Berlin et le cinéaste reçoit l'Ours d'Argent pour l'ensemble de son œuvre. Il a 56 ans.
Le succès de Mort d'un Président incite Kawalerowicz à continuer la collaboration avec Michalek, et ils se lancent dans l'écriture d'un scénario original de fiction, Rencontre sur l'Atlantique, en 1980. À bord d'un paquebot traversant l'Atlantique du Canada à la Pologne, des voyageurs vivent ce temps suspendu en se croisant superficiellement. Au milieu des petites intrigues sans importance, advient une rencontre grave. L'important professeur Nowak est confronté à un homme qui le trouble et semble le fuir. Du dialogue étrange qui s'instaure entre eux, et du fond de sa mémoire, le passé renaît : cet homme, il l'a écrasé autrefois pour faire lui-même carrière. Rencontre... est un film choral ambitieux, mais décevant. Kawalerowicz ne réussit pas à refaire Train de nuit, et le résultat est décevant. L'intrigue principale est noyée dans les péripéties alentour, et la question de l'arrivisme du "tueur" social est évacuée, sans autre analyse, ni politique ni même morale. "Ainsi va la vie", semble dire Kawalerowicz, oubliant son exigence d'autrefois, comme contaminé par l'Occident décadent.
Tout se passe comme s'il négociait mal le tournant de la soixantaine et prenait un coup de vieux. C'est dans cette même période qu'il condamne le jeune mouvement de Solidarnosc, et, de ce fait, se retrouve isolé de ses anciens amis.
La soixantaine
La période politique est à nouveau compliquée. La Pologne change, et, s'il continue à être actif socialement, dans le monde du cinéma, il peine à trouver sa place et le succès auquel il est habitué. Il se penche alors sur son passé à lui, le monde disparu de la Galicie de son enfance. Pour ne pas se laisser prendre dans les pièges de sa propre subjectivité, il travaille sur un roman de Julian Stryjkowski, considéré comme le meilleur chroniqueur de la vie des Juifs polonais, avec Isaac Singer.
Austeria (L'Auberge du vieux Tag) sort en 1982. Son analyse du judaïsme suggère qu'il est en partie responsable du sort fait aux Juifs, qui se sont laissé faire. "L'insurrection du ghetto de Varsovie est une exception", souligne-t-il. Naturellement, le film, à sa sortie, crée une polémique. Mais, s'il ne sort en France que six ans plus tard, il fait une vraie carrière internationale, et est reconnu comme une grande œuvre.
En septembre 1989, sept ans après Austeria, sort son film sur Napoléon à Sainte-Hélène, L'Otage de l'Europe, avec des acteurs français (Roland Blanche, François Berléand, Didier Flamand), et une adaptation française de Jean-Claude Carrière. Alors qu'on fête le bicentenaire de la Révolution française, et que va chuter le mur berlinois, il produit un énième film sur Napoléon, et sympathise avec les derniers malheurs du petit empereur français.
Pour analyser un tel décalage avec le monde qui l'entoure, il faut se souvenir du rapport de la Pologne avec Napoléon Bonaparte.
Les Polonais, écartelés entre la Prusse, la Russie et l'Autriche depuis 1795, rêvent d'une France amie et alliée, puisqu'elle est ennemie de leurs ennemis. Ce rêve culmine avec la création, par Napoléon, du Grand Duché de Varsovie, en 1807. Ils s'engagent alors dans l'armée française, constituant un armée polonaise en exil, les "légions polonaises", des troupes d'élite, qui font bien l'affaire de l'empereur français. Le micro-État du Duché ne survivra pas à sa chute.
En 1989, les intellectuels polonais, et Kawalerowicz, notamment, ont eu tout le temps de mesurer l'illusion de cette relation franco-polonaise. Il est donc permis de s'interroger sur les opportunités, politique, intellectuelle, diplomatique, économique, qui l'ont amené à s'intéresser à ce conquérant démodé et, de surcroît, accompagné par la Symphonie héroïque de Beethoven. À moins que, traversant un trou d'air moral et trouvant son modèle en un temps qui commençait à le quitter, il en soit venu à ruminer isolement, paranoïa et fin de vie, désormais loin de l'histoire en train de se faire.
Anne Vignaux-Laurent