Comment êtes-vous entrée dans ce projet ?
Ilmar Raag a voulu me voir avec ce scénario en tête, basé sur une histoire vraie : comme Anne, sa mère était venue à Paris à la cinquantaine. Divorcée, cernée par la solitude après le départ de ses enfants, elle avait accepté l’offre de venir s’occuper d’une vieille dame, et cette rencontre l’avait transformée. Il me proposait d’interpréter cette riche Estonienne de Paris chez qui sa mère était allée, une femme qui avait quitté son pays pour devenir comédienne, lassée par le côté provincial de son pays.
Lorsqu’elle a voulu retourner chez elle après le succès mitigé qu’elle avait rencontré en France, l’Estonie a subi l’invasion russe. Elle a été condamnée à rester à Paris. Elle a perdu peu à peu tout lien avec ses compatriotes, y compris avec « L’Association Estonienne de Paris », une communauté qui avait été fondée pour que les exilés restent unis et solidaires, tout en conservant des liens avec leur culture. Je crois que cette association n’existe plus aujourd’hui et Ilmar a eu beaucoup de mal à trouver des Estoniens parisiens pour tourner la scène où je reçois ces gens chez moi, autour d’un thé.
Comme il le montre, ils ont oublié le but initial de leurs réunions, qui était l’entraide, et ils passent leur temps à dire du mal les uns des autres. Ils sont très puritains. On m’a raconté que ces antagonismes persistent aujourd’hui, même en Estonie, à cause des évènements politiques. Il y avait là-bas par exemple une statue de Staline, emblème de la lutte contre les nazis. Après leur indépendance, ils l’ont déplacée…et se sont fait traiter de fascistes par Poutine ! Ce sont des querelles de générations. Ceux qui ont pactisé, ceux qui ne l’ont pas fait, etc...
Pour lui, l’Estonienne de Paris, c’était vous ?
Ilmar pensait que je pouvais aisément passer pour une Parisienne d’origine étrangère, moi qui suis française mais à moitié anglaise. J’ai apprécié la finesse et la subtilité de son scénario. On a tourné des scènes violentes qui ont été coupées : j’apprécie chez Ilmar le refus de l’excessif.
On a beaucoup retravaillé, on a fait des lectures, on s’est échangé des mails. On s’est mesurés l’un à l’autre : il ne voulait rien changer à ce qu’il avait écrit, mais au fur et à mesure qu’on tournait, j’ai tenu à faire évoluer le profil du personnage, ajouter des notations, des détails sur les relations que j’avais avec Anne qui, à la fin, est devenue comme ma fille. Frida se revoit en elle. J’ai eu l’idée, par exemple, de lui faire cadeau de mon imperméable.
Sur quels critères acceptez-vous un rôle ?
Je choisis un metteur en scène, pour entrer dans son univers. J’ai envie de porter quelque chose pour quelqu’un. Maintenant on me propose des rôles de mères ou de grand-mères, c’est normal, c’est une chance. J’ai aussi accepté de faire le film à cause de cette histoire, de ce personnage, de ses rapports avec le monde, avec ses émotions. Cela me permettait d’aller vers un univers dans lequel je n’étais pas allée, avec son arrière-plan politique.
Frida, cette femme que vous incarnez, manifeste d’abord une grande hostilité…
Quand elle exige de manger des croissants au beurre plutôt que des croissants industriels, c’est pour exercer sa tyrannie. Elle se moque des croissants ! La violence de mon personnage vis-à-vis d’Anne est moins dirigée contre elle que contre ce qu’elle représente : une image d’elle-même des décennies plus tôt, et surtout le fait qu’elle soit envoyée par son ex-amant - cet homme qu’elle a tant aimé et dont elle craint qu’il ne lui rende moins visite du fait de la présence d’Anne. Elle avait accepté qu’ils aient cessé toute relation sexuelle à condition qu’il vienne régulièrement la voir mais elle ne peut pas supporter l’idée de s’en séparer définitivement.
La relation plus intime qui se noue à la fin du film entre Anne et Stéphane devient, dans l’esprit de Frida, un rapprochement symbolique de Stéphane à son égard. Elle devient le double de Frida, avec des années en moins. C’est comme cela que je l’ai senti. Il n’y a plus de jalousie. Elle peut mourir, car on sent qu’elle veut mourir, qu’elle va mourir...
Ce personnage de femme libre est au diapason de la manière dont vous avez mené votre vie…
Je n’ai pas pensé à cela. La liberté du choix, je l’ai pratiquée toute ma vie. Je ne suis pas la seule. Me trouver des points communs avec un personnage ? Il y a longtemps que j’ai dépassé ce stade. Je vais à la découverte de l’humanité maintenant ! Depuis longtemps ! Bien sûr, il y a mon apparence : c’est pour cela que, sur un plateau, je ne veux pas me regarder dans la glace, parce que je verrai Jeanne…et moi, j’imagine quelqu’un d’autre, Frida. J’ai tourné avec des gens exceptionnels, j’en ai acquis une grande expérience, et lorsque j’entre dans un personnage, je suis le personnage…
Là, grâce à Frida, je découvre l’amour désespéré, la jalousie violente, le goût du suicide, une générosité qui se réveille tout d’un coup, la recherche d’une descendance… Car il y a ça aussi : elle n’a pas eu d’enfant, elle aurait voulu en donner un à Stéphane. Et il lui donne cette fille sur un plateau, sans qu’elle s’en rende compte.
Connaissiez-vous votre partenaire, Laine Mägi ?
Je l’ai découverte. Elle a été magnifique. Elle ne parlait pas français, très peu l’anglais, mais on a tout de suite communiqué d’une façon très intime et très profonde.