Le point de départ
" Quand j’ai commencé à filmer, je connaissais les gitans depuis sept ans. Le monde des caravanes est difficile à pénétrer, plus encore que celui des gitans sédentarisés. Pour quelqu’un qui est dans sa caravane, sur son terrain, il est très facile de ne pas bouger, de ne pas discuter avec l’extérieur. Comme j’avais la chance d’être parmi eux, j’ai filmé. Nous avons tourné ensemble cinq ou six films à caractère documentaire. Mais Frédéric et moi avions toujours l’espoir, le projet d’aller plus loin, de « faire un film ».
Nous voulions raconter ce qu’il avait vraiment vécu, mettre en scène une partie de sa vie. Ces gitans sont évangélistes, l’idée du témoignage public est très importante pour eux. Je suis baptisé catholique : si je parle au prêtre, je le fais dans le confessionnal, cela ne regarde que Dieu, lui et moi. Dans l’évangélisme, la confession est publique. C’est pourquoi Frédéric a toujours imaginé le film comme sa confession publique, comme une manière de s’adresser à un maximum de personnes pour dire : « Voila ce que j’ai vécu ».
Avec le cinéma, je recherche mon « pas de côté ». Certains de mes ancêtres ont vécu sur les routes, une partie de ma famille y vit toujours. Un jour, j’ai rencontré les Dorkel : ce n’est pas ma famille de sang mais il y a quinze ans, ils m’ont accueilli. J’ai eu des parents formidables qui m’ont toujours aimé. Je n’ai jamais souffert de rien mais je suis allé chercher dans ce monde-là ce que je ne trouvais pas chez moi, ce « quelque chose » qui me fait faire un pas de côté. Je vais là-bas pour ne pas être condamné (même si cela n’a rien de désagréable) à rester dans mon milieu, dans l’axe qui m’a été donné. Les Dorkel m’ont offert cette opportunité."
Fiction ou documentaire
" J’ai d’abord tourné cinq semaines de documentaire. Je filmais les personnages au jour le jour. En parallèle, j’écrivais le scenario. Je me disais que ces rushes pourraient servir, même si je ne pouvais pas en être sûr à ce stade. Ce dont j’étais certain, en revanche, c’est que je ne voulais pas faire une fiction à 100%. Quoi que je fasse, j’ai besoin d’une accroche avec le réel, sinon j’ai l’impression d’une construction artificielle, d’une coquille vide, d’autant plus que je filmais les « vraies » personnes qui ont vécu cette histoire. Il fallait que je trouve le bon mélange entre fiction et réel. En grande partie, le film s’est inventé au fur et à mesure.
Ensuite, nous avons filmé trois semaines de fiction. Avant chaque prise, nous rappelions aux protagonistes l’enjeu de la scène et nous donnions aux acteurs quelques phrases clé. A partir de là, ils trouvaient ce qu’il fallait pour se sentir à l’aise avec les dialogues et pour que la scène soit la plus vraie possible. Sur ce point précis, Frédéric a été d’un grand secours. Il sentait qu’il racontait un épisode important de sa vie. Il a pris les choses en mains et tout le monde l’a suivi. Comme je le montre, Frédéric est un leader. Il est à la fois craint et respecté. Les gitans savaient que Frédéric prenait part au film, ils avaient donc moins d’appréhensions.
En même temps, le tournage était très improvisé car les voyageurs font les choses quand ils veulent. Certains jours, nous ne pouvions pas tourner ce que nous voulions parce que l’un des acteurs n’était pas là, que l’autre était parti faire des courses… Il fallait en permanence courir après tout le monde. Nous improvisions, nous ajoutions des acteurs en fonction des personnes présentes sur le terrain au moment où nous tournions. Je m’attendais à vivre cette situation, j’avais averti mon équipe.
Je recherchais ce flottement entre fiction et documentaire, je me soucie peu du label donné à ce film. Jean Rouch, par exemple, allait vers des personnages de la vie de tous les jours qu’il « fictionnalisait » en travaillant avec les armes du cinéma. Il utilisait même le travelling. D’un autre côté, ceux qu’il filmait maîtrisaient aussi en grande partie le processus. J’aime cet aller-retour permanent entre la fabrication d’une chose (mon amour de la fiction) et un autre cinéma qui est cette vie, ce témoignage amical et sociologique sur des rapports humains. J’ai besoin des deux pour avoir envie de faire un film."
La représentation du monde gitan
" Je me sens très à l’aise avec ce sujet parce que toutes mes références sont des écrivains et des artistes qui ont dit avec amour des choses assez crues sur le monde. Pasolini, Genet ou d’autres n’ont jamais mâché leurs mots pour dire ou montrer comment les choses se passent. Ce qui m’intéresse en amour, en amitié et en art, c’est de partir d’un endroit pour montrer l’Homme (avec un grand « H ») avec les deux pieds dans la merde. Il n’y a aucun intérêt à ce que mon film dise « Les gitans ne sont pas des voleurs ». Voilà quinze années que je vis avec eux, je mentirais en disant cela. Il n’y a pas non plus d’intérêt à dire « Ce sont tous des voleurs », parce que je ne conçois pas de milieu où il n’y aurait que des voleurs. En revanche, je peux dire qu’on trouvera toujours plus de voleurs là où il y a des difficultés sociales, des gens qui viennent d’arriver d’un autre pays, qui ne sont pas encore admis, des familles qui stagnent dans un coin.
Dans Accattone, Pasolini prend une petite frappe, un sale maquereau, une belle gueule certes, mais un gars parfois méchant et pas très malin. A la fin du film, le héros a l’impression d’avoir tutoyé le bon Dieu pendant trente secondes, d’être sorti un peu de sa bêtise (même s’il n’en sortira pas : on ne se défait jamais totalement de la matrice sociale qui nous a fabriqués). C’est ce qu’a fait Frédéric : il était chouraveur – il y en a un bon paquet dans sa famille. Il faisait ce que fait un voyageur pour gagner sa vie et nourrir ses gosses. Un jour, il a rencontré un mec, il était convaincu qu’il s’agissait d’un envoyé de Dieu. Il a radicalement changé de vie.
Bien sûr, la pression évangélique a joué. Les parents de Frédéric sont évangélistes. Pour eux, l’apparition d’un Dieu ou d’une épiphanie est un phénomène totalement admis. Dans le milieu de la « culture », tout le monde est athée, on ne parle jamais de Dieu. Pour les gitans, c’est tout à fait envisageable de rencontrer un ange, un envoyé de Dieu. Le diable existe : ils le croisent tous les soirs quand ils vont voler des bagnoles. Fred a vécu la rencontre avec un ange : j’ai trouvé la situation tellement énorme que j’ai voulu la raconter.
Je voulais que le film soit comme sur le terrain, à Beauvais : une galuche qui chante sur Dalida, l’autre qui va chercher ses quatre pneus, l’autre qui vole gentiment... et puis la grille, la braise. Voila comment ça se passe. Le combat du début est vrai, lui aussi : j’y ai assisté, il y a cinq ans, sauf que ce n’était pas Moïse mais son grand frère qui s’était battu a l’époque. Il s’était battu pour l’honneur de son père, lequel ne pouvait le faire suite à une opération cardiaque. Moïse s’était battu avec un cousin puis ils s’étaient réconciliés parce que « ce n’était pas grave ».
Lorsqu’ils voient le film, les gens doivent penser que les affrontements n’arrêtent jamais. Je montre ce qui s’est passé, je n’ai pas édulcoré les événements. Peu de cinéastes sont capables de retranscrire l’amour entre les êtres, leur capacité à aimer. Mon film fait ce qu’il peut, mais il n’est pas menteur. Il n’exagère ni dans un sens, ni dans l’autre. Les acteurs ont lu le scenario, ils savaient très bien ce qu’ils allaient faire. Frédéric se montre tel qu’il est avec son corps, son bide, ses vergetures. Il se montre tel qu’il est : il n’y a rien de caché."
Evangélisme et vandalisme
" Je connais le monde évangélique depuis quinze ans, je participe à certaines grandes réunions. J’y ai découvert le monde voyageur avec les deux côtés opposés que montre le film. D’un côté, les croyants qui vont prier sous le chapiteau Bouglione tous les soirs. De l’autre, des mecs comme Michael qui font les cons avec des bagnoles, qui font des courses toute la nuit à proximité des chapiteaux. Le contraste est étonnant. Pour la plupart, les pasteurs sont d’ailleurs d’anciens voyous. Le plus souvent, ils ont appris à lire la Bible en prison, car ils avaient un peu de temps devant eux. Le monde évangélique vient aussi en partie du monde des voleurs.
Au début, ils sont tous les mêmes. La confrontation avec le spirituel vient après. Quand je suis allé voir les pasteurs, ils ont été intransigeants : je faisais un film, donc c’était mal. Ils sont assez radicaux dans leur doctrine. Ils n’ont accepté le projet qu’à condition que celui-ci raconte la vérité. Je devais bien préciser que Frédéric n’était pas baptisé. Les pasteurs ne voulaient pas que le film puisse laisser entendre qu’ils appuient des hommes qui ne sont pas encore chrétiens. Je les ai rassurés en promettant qu’il serait dit que Fred n’était pas baptisé – ce que j’ai fait. Accéder aux images de rassemblements religieux a été très difficile. Je peux aller chanter et prier avec les gitans mais tourner est une chose différente.
Finalement, il y a eu une vague de baptêmes (quelle chance pour moi !) : c’est ce qui a décidé les pasteurs. Maurice s’est fait baptiser, il voulait que quelqu’un filme. Je me suis présenté devant le pasteur en expliquant que je venais parce qu’on me l’avait demandé. Quand ils ont vu que tout se passait bien, ils m’ont laissé opérer librement."
Projets
" J’ai un nouveau projet avec les gitans. Le scenario est prêt. La BM du Seigneur a son autonomie mais ce n’est pas la fin d’une collaboration. Frédéric a très bien su interpréter son propre rôle. Jo m’a dit cette phrase amusante : « Tu sais, pour survivre, on est obligés d’être plus malins que le gadjo. On n’a pas les diplômes, le pouvoir d’achat, tout ça. Alors, il faut qu’on aille plus vite que le mec en business, qu’on anticipe qui il est, truand ou pas, voleur ou pas... Il faut réfléchir vite, apprendre vite : tu me dis ce que je dois faire et je le fais ». Ils trouvent le métier d’acteur pas très dur, plutôt sympa même. Nous les avons payés, ils ont eu leur (petit) salaire de comédiens. Jo et Frédéric se sont regardés tous les deux : « On va continuer à faire du cinéma : on s’est pas trop emmerdés, on a gagné un peu d’argent, c’est bien ».
Pour notre prochain projet, nous allons essayer de poursuivre ainsi, d’une façon « normale ». Je ne voudrais pas que les rapports changent : jusqu’ici il y a une certaine normalité, quels que soient l’éclairage, le travelling, le mouvement de grue, etc. Le principal, c’est leur vie. En tant que réalisateur, je n’ai pas choisi de mettre telle ou telle chose dans le cadre : ce qui s’y trouve était déjà là."