Comment est né le projet ?

Au Danemark, on ne parle presque pas de la guerre en Afghanistan. Avec mon producteur, on voulait donc, en quelque sorte, faire vivre l’expérience de cette guerre à nos concitoyens et leur rappeler que le Danemark est impliqué dans ce conflit. Par ailleurs, je voulais réaliser un film de guerre car c’est un genre qui, à mon sens, soulève des questions fondamentales, comme l’opposition entre ce qu’on considère comme civilisé et ce qu’on perçoit comme barbare. Cela nous renvoie à notre identité d’êtres humains. D’ailleurs, Armadillo est aussi un récit initiatique : le film parle de jeunes hommes en quête d’identité et en quête de sens qui, en Afghanistan, se construisent dans un environnement foncièrement masculin.

On se demande parfois s’il s’agit d’un documentaire ou d’une fiction. Certains événements sont-ils mis en scène ?

Absolument pas : c’est un documentaire à 100%. On a pas mal d’idées préconçues sur l’esthétique du documentaire et de la fiction. Mais quand on a fait beaucoup de recherches et qu’on sait exactement où on veut en venir, on peut se permettre de s’éloigner de la forme habituelle du documentaire. Je tenais notamment à ce que le spectateur vive la guerre de l’intérieur, sans avoir un point de vue extérieur sur ce que je décrivais. Du coup, je ne voulais pas que le film soit, comme beaucoup de documentaires, une succession de témoignages. Ce qui m’intéressait aussi dans ce dispositif, c’était de montrer que la guerre crée une sorte d’hyper-réalité dans laquelle il devient difficile d’évoquer la mort ou l’extrême violence. Bombardés d’informations et nourris de jeux vidéo, les jeunes gens du film ont du mal à se considérer comme des soldats au combat, car ils n’arrivent plus à percevoir la réalité telle qu’elle est. C’est pour cela que le film offre une représentation poétique de la réalité.

Dans Armadillo, la guerre est comme un rite de passage.

Oui, car le film aborde la question de la masculinité et ses corollaires : la loyauté envers ses camarades ou la capacité à s’imposer dans le groupe et à maintenir sa position. Mais les hommes doivent aussi affronter la mort et leur propre mortalité. Quand on va au combat et qu’on tue d’autres êtres humains, on perd nécessairement son innocence. Les soldats doivent assumer leur culpabilité et, pour ainsi dire, tombent en disgrâce – presque dans le sens religieux du terme.

Vous montrez très bien à quel point l’attente est éprouvante pour les soldats.

Pour ces soldats constamment sous tension, l’attente peut sembler interminable et frustrante : ils ont besoin d’aller régulièrement au combat pour maintenir leur adrénaline à un niveau élevé et éviter d’avoir peur. Mais je crois surtout que ce sont les ruptures de rythme qui sont les plus difficiles : quand un événement violent se produit de manière inattendue, cela suscite chez les soldats une angoisse terrible.

A mesure que progresse le film, les soldats semblent se déshumaniser de plus en plus…

Ils doivent se protéger des cruautés de la guerre, sous peine de ne plus être capable de remplir leur mission : aller tuer l’ennemi. C’est d’autant plus difficile qu’il est presque impossible de distinguer entre les Afghans – à qui ils sont censés venir en aide – et les Talibans qui mènent une guerre de guérilla.

Est-ce que les jeux vidéo ne les coupent pas plus encore de la réalité ?

Bon nombre de guerres se déroulent d’abord comme un jeu vidéo : quand on largue une bombe d’un avion, on ne voit pas les victimes, mais seulement des points lumineux sur un écran, et cela devient presque virtuel. Ce n’est que dans les combats rapprochés que l’on voit le visage de ceux avec qui on est en guerre. Il y a donc une déréalisation de la guerre.

On a parfois le sentiment que les soldats ne considèrent pas les Afghans comme des êtres humains…

Il ne faut pas oublier qu’ils doivent veiller à leur propre sécurité, ce qui crée nécessairement une distance entre eux et les Afghans. Ils ne sont pas là pour être leurs amis. Sur place, la paranoïa est permanente : les soldats ne savent jamais s’ils ont affaire à un civil ou à un terroriste dissimulant sa bombe sous son vêtement. Ils ne savent pas non plus si leurs interlocuteurs disent la vérité ou mentent pour obtenir de l’argent ou une information. C’est d’autant plus complexe que ces militaires ont été envoyés là pour tenter de maintenir la paix et libérer le pays des Talibans. Ce qui m’a beaucoup frappé en étant sur place, c’est à quel point les soldats et les Afghans vivent dans deux mondes totalement séparés. Le campement militaire est protégé contre les incursions d’ennemis potentiels, mais c’est aussi une forteresse qui empêche les soldats d’avoir le moindre contact avec la population locale. Du coup, quand ils sortent à l’extérieur, ils sont toujours méfiants car leur esprit est marqué par cette séparation.

Quels étaient vos partis-pris de réalisation ?

Je voulais que les images du film décrivent un espace mental et psychologique. Par exemple, lorsque les soldats se baignent dans la rivière, je souhaitais suggérer qu’ils se purifient et qu’ils retrouvent un contact avec la nature. Du coup, avec mon chef-opérateur, nous avons travaillé sur le film comme s’il s’agissait d’une fiction : avant le tournage de chaque séquence, on réfléchissait aux thèmes qu’on voulait mettre en avant. A partir de là, on choisissait quelle technique de mise en scène adopter. Je pense qu’à cet égard, je me suis inspiré d’autres grands films de guerre comme Apocalypse Now.

Les cieux sont somptueux.

Je les ai filmés tout d’abord pour situer l’action et insister sur l’importance du lieu géographique. Mais ils évoquent surtout une présence divine qui est la seule à même de distinguer le bien du mal. Les ciels nous rappellent donc que l’homme n’est qu’un animal qui, au fond, ne sait pas très bien qui il est. Ils nous rendent humbles.

Comment avez-vous conçu la musique ?

Tout comme le travail sur la photo et la lumière, la musique permet de révéler des choses qu’on ne perçoit pas forcément à première vue. Par exemple, quand les soldats sont sur leurs motos, ils sont dans un état d’esprit festif. Pour moi,il y a là-dedans quelque chose de presque fou et de tragique qui est lié à la perte de leur innocence. Je voulais alors que la musique souligne cette dimension-là. Le plus souvent, la musique suggère le sentiment de peur, de paranoïa et d’aliénation qui envahit les soldats : c’est d’autant plus efficace que, dans ce documentaire, je n’utilise ni voix-off, ni témoignages.