Tout a commencé juste après le tournage de L’amour et rien d’autre. J’écoutais une émission de radio allemande dans laquelle une femme expliquait par le menu son amnésie. Je me souviens avoir été fasciné par ses propos. Après sa perte mémorielle, elle a lu son propre journal intime et cela ne lui a rien évoqué. Elle avait l’impression que ses mots avaient été rédigés par une autre personne. Je me suis dit : « Quelle étrange sensation ça doit être ! ».
Ce qui m’a frappé, c’est qu’elle savait tout du monde qui l’entourait à l’exception des éléments liés à sa propre histoire. Elle était, par exemple, tout à fait consciente que Paris était la capitale de la France mais ne se rappelait pas de ses parents. Elle a également loué les attentions de son mari, qui a pris soin d’elle. Au début, elle le prenait pour un médecin ou un membre du corps médical. C’est lui qui a commencé à lui expliquer qui elle était, à retracer son parcours dans le but qu’elle redevienne « elle-même ».
Avez-vous rencontré cette femme ?
Pas directement mais j’ai parlé avec elle à plusieurs reprises par téléphone. Elle m’a raconté que son époux lui disait souvent : « Je t’aime ». Ce à quoi elle répondait : «Je t’aime aussi». Au bout d’un moment, elle a réalisé que la réciproque n’était pas si juste que ça. Elle l’appréciait, mais sans amour. Du coup, elle a fini par le quitter, tout en restant amie avec lui, et par déménager dans une autre ville.
J’ai d’ailleurs une anecdote la concernant. Un jour, bien après sa séparation, elle s’est rendue chez le cardiologue à cause de douleurs. Le docteur l’a auscultée, n’a rien diagnostiqué de grave et lui a demandé à quels moments intervenaient ses gênes cardiaques. Elle a vite réalisé que les battements redoublaient en présence d’un certain monsieur. Elle était tout simplement amoureuse. Je n’ai rien raconté de tout ça car mon but n’était pas de faire une comédie romantique.
Qui était Lena, votre héroïne, avant qu'elle ne perde la mémoire ?
Je dirais que c’était une femme très moderne, une intellectuelle assez impressionnante qui avait confiance en elle. Elle était professeure et enseignait l’étude des genres. Elle expliquait à ses étudiants comment l’identité de chacun est construite et déterminée par la société. Ses cours abordaient aussi la différence sexe/genre. J’aurais adoré la rencontrer.
Qui est-elle au moment où le film commence ?
Après son attaque, elle est complètement perdue. Elle sait parler, marcher et écrire. Elle maîtrise tout ce qui est extérieur à son propre vécu. Mais tout le reste s’est évanoui : elle ne sait plus qui elle est, qui est son mari, qui sont ses amis, où elle habite. Sa personnalité a quasiment disparu de la surface terrestre. Elle est en rupture totale avec la femme intellectuelle qu’elle représentait dans le passé.
Qu'est-ce qui vous a poussé à choisir Maria Schrader pour l'incarner ?
J’ai immédiatement pensé à elle, dès les prémices du projet. Je voulais une femme qui soit intello dans sa manière d’être. Je suis un fan absolu de son travail. Elle a un talent fou. Son jeu, riche et profond, est fait de multiples facettes. J’avais besoin d’une actrice de sa trempe pour donner vie à Lena. Quelqu’un qui sache naviguer entre les styles pour trouver une certaine vérité et qui ait le background intellectuel nécessaire pour comprendre son rôle à la perfection. C’était une tâche ardue. Maria est une actrice très populaire en Allemagne, d’abord à travers ses performances sur les planches mais surtout grâce au film Aimée & Jaguar de Max Färberböck (Ours d’Argent de l’interprétation féminine en 1999).
Votre film est souvent axé sur l'impalpable, l'indicible, ce que l'œil ne perçoit pas.
Au cinéma, quel que soit le genre abordé, les choses qu’on ne voit pas sont les plus excitantes. Il faut filmer les personnages avec de l’empathie. Tout part de là. J’adore ce moyen de raconter une histoire. C’est important que le spectateur ait droit à plusieurs pistes réflexives pour recoller les morceaux.
J’ai voulu bâtir une œuvre étrange en donnant constamment au public ce que je lui reprends la minute d’après. J'ai voulu avoir des gros plans très sensitifs. Être près des visages et des corps. Surtout pour Lena. Il fallait que je m’attarde sur des petits détails pour redonner de la perspective à ses sensations, à ses émotions, à son regard.
Vous n'hésitez pas à imaginer également des séquences décalées et drôlatiques. Est-ce pour apporter des respirations au propos principal ?
J’aime les scènes comiques du film. C’est le moyen de lâcher prise pendant quelques minutes. L’humour est, selon moi, libérateur. J’aime les longs métrages qui convoquent le rire pour désamorcer le misérabilisme ou la douleur.
Quel est, selon vous, le meilleur moyen de retrouver la mémoire ?
Je ne sais pas vraiment car le cas de Lena est assez extrême. En général, les personnes victimes d’amnésie se souviennent, au bout d’un moment, d’images, de sensations. Les souvenirs, liés aux émotions, sont les plus forts et resurgissent toujours d’une façon ou d’une autre. Il est donc nécessaire de s’orienter vers un terrain émotionnel, de se rendre dans des endroits connus, sentir des odeurs du passé, écouter telle ou telle chanson. Au-delà de ça, il y a bien sûr la question biologique : quelle partie du cerveau est atteinte, qu’est-ce qui est endommagé ? C’est vaste le cerveau humain.
En définitive, quel est selon vous le sujet principal de Lena ?
C’est la construction des émotions, de l’identité, de l’amour et de la renaissance d’une personne. Voilà ma thématique, l’ambivalence qu’il y a entre être vraiment quelqu’un et jouer à être quelqu’un d’autre. Est-ce que jouer, c’est être ? J’ai aussi adoré interroger la notion de genre. Quand on perd la mémoire, c’est intéressant d’expérimenter certains clichés relatifs au sexe opposé. Je pense notamment à cette scène où Lena porte la moustache.