Comment vous est venue l'idée d'un remake de Fingers de James Toback ?

C'est Pascal Caucheteux, alors qu'il venait de finir de produire le remake d'Assault de Carpenter, réalisé par Jean-François Richet, qui m'a demandé si la réalisation d'un remake pourrait m'intéresser, et si oui, lequel ? La réponse m'a semblé évidente : c'était Fingers de James Toback. Pourquoi ? Bien sûr parce que le film m'avait marqué lorsque je l'avais vu à sa sortie. Mais sans doute aussi parce que c'était un film qu'on avait du mal à revoir, qui repassait peu et qui, à force, avait créé autour de lui un mystère supplémentaire.

Fingers, pour le situer rapidement, c'est un peu la queue de la comète du cinéma indépendant américain des années 70. Le héros,Tom ou Johnny, je ne me souviens plus, c'est Harvey Keitel. Keitel au sortir de Mean Streets, donc de chez Scorsese, et autour pas mal des acteurs viennent de la constellation Coppola.

Bref, c'est un film très fréquenté ! Quand j'ai revu le film avec Tonino, je me suis demandé si je ne lui avais pas survendu ! Il y avait des trous énormes dans l'histoire, des hauts formidables mais aussi des bas redoutables. Et puis, beaucoup de poses cinématographiques très datées.

Pourquoi un tel attachement à Fingers ?

Pour tous ses thèmes apparents et sous terrains : le père, la mère, la filiation, la réforme d'une vie, le coût des actes, le passage à l'âge adulte etc.

Pourquoi avoir choisi l'immobilier comme "Lieu du crime” ?

Dans Fingers, le milieu est celui de la mafia italo-newyorkaise. Il fallait donc oublier. En réfléchissant avec Tonino on s'est assez vite fixé sur le milieu de l'immobilier (nous l'avions déjà, d'une certaine façon, exploité dans Sur mes lèvres) et plus précisément celui des petits marchands de biens dont les agissements sont parfois parfaitement immoraux et à la limite de la légalité. De plus, il y a, je trouve, un rapport analogique entre le voyou qui accapare des vies, et le marchand de bien qui accapare du terrain, de la terre avec des gens dessus. Dans les deux cas ils accaparent de l'inaliénable.

La scène des rats souligne le sordide de leurs pratiques...

Oui, ce sont eux les rats. Et comme les rats, ils finiront par se bouffer entre eux. La scène ne dit rien d'autre.

A quels films avez-vous pensé ?

Je n'ai pas le sentiment que l'on ait remué énormément de références. Fingers était suffisante ! Mais avec Tonino, on a revu les films de James Foley, notamment Glengarry Glen Ross. Milieu de l'immobilier, viril, sans concession, suintant. Un huis clos intéressant, à la fois très libre et très formel.

Pourquoi avori choisi d'inscrire De battre mon cœur s'est arrêté dans le réalisme ?

D'abord parce que le cinéma est réaliste, et qu'ensuite si l'on doit raconter une histoire dont la proposition est invraisemblable (“Peut-on être marchand de biens et pianiste concertiste ?”) il vaut mieux que cette histoire s'inscrive dans le cadre le plus réaliste possible, c'est-à dire le moins contestable par le spectateur. Sinon, personne ne croira à rien ni aux personnages, ni à ce qui leur arrive, ni aux situations... à rien.

Et puis, c'est une façon aussi de retrouver la morale. Parce que l'on est dans quelque chose de réaliste, j'ai des repères, je sais ce qui est bien, ce qui est mal. Je vois comme c'est difficile pour le héros de passer du mal au bien, que ce n'est pas une partie de plaisir, que ça coûte.

Je m'étais dit qu'au tournage j'allais prendre les choses comme elles viendraient. Dans leurs décors, dans leur éclairage. Je m'étais même décidé à ne pas me poser la question des raccords lumière... à tourner “en l'état”.

Pourquoi avoir tourné De battre mon cœur s'est arrêté en plans séquences ?

Dans le film de Toback, le personnage d'Harvey Keitel est ultracamé, à la limite du pathologique. Je n'avais pas envie de ça , c'était trop simple. Trop explicatif. En revanche, j'avais envie d'un film qui aille vite, pas trop apprêté, pas “formel” (même si je ne sais pas trop ce que cela veut dire), un film “modeste” (idem).

Je voulais que ça aille vite et en même temps que l'on soit suffisamment sur le personnage pour saisir l'émotion, la sensation. J'étais dans ce paradoxe de vouloir à la fois être dans l'émotion et le rythme de Tom, tout en étant économe dans le découpage. Le plan séquence permet des axes de déplacements réels, de garder le mouvement du jeu, de montrer la respiration du personnage. Les acteurs gagnent en liberté. Si le film est trop découpé, ils se retrouvent bloqués dans des coins de décors et ne peuvent plus jouer.

Pourquoi le monde extérieur est-il souvent dans le hors champ ?

Dans les films que je fais, les personnages doivent être des héros. Le problème, c'est comment vont-ils le devenir ? Comment vont-ils cesser de l'être ? Qu'est-ce qui va les contrarier ? Ma façon d'y répondre, c'est, formellement, que le monde soit mis à l'écart, que mon héros le traverse comme une force en marche.

J'ai eu très tôt la certitude que la vitesse de De battre mon cœur s'est arrêté allait reposer sur le ou les comédiens. Qu'ils seraient cadrés assez serrés et que l'extérieur serait un hors champ qui existerait, par le son, et par les récits des événements. Comme au théâtre, en somme.

Comment avez-vous pensé à Romain Duris pour le rôle de Tom ?

J'avais envie d'un acteur qui soit à un moment charnière, autant dans sa vie d'homme que dans sa vie professionnelle. Et que cela fasse partie intégrante du sujet du film. Par ailleurs, j'avais besoin d'une figure assez juvénile, crédible dans le rôle du marchand de biens comme dans celui d'un “music-addict”.

Je vois Romain bouger dans le paysage depuis une dizaine d'années, depuis Le Péril jeune où il n'avait que vingt ans. Je l'ai vu évoluer, changer, s'affirmer... En choisissant un acteur, il y a évidemment le désir de le filmer... Je ne pourrais pas filmer n'importe quel acteur. Romain crée un appétit. On a envie de tourner autour de lui, de le voir bouger.

Pourquoi Tom renonce-t-il à venger son père ?

Parce que la vengeance est dérisoire... Plutôt que de montrer l'épreuve de tuer quelqu'un en lui mettant une arme dans la bouche, je voulais montrer celle de ne pas tuer. Au cinéma c'est facile de tuer, mais dans la vie, pour quelqu'un de normalement constitué, j'imagine que c'est une épreuve.

A vrai dire, non, je n'imagine pas, je veux que ce soit une épreuve. Sinon c'est le règne animal. Tom devait sortir du film plus grand qu'il n'y était rentré, il me semble alors que tuer lui était impossible. Dans le film de Toback, on est chez les fous furieux, c'est autre chose.

Le personnage du père de Tom joué par Niels Arestrup ?

C'est un personnage ogresque. Un ogre, s'il est bien conçu, doit avoir une voix douce, féminine, au-delà de son physique très mâle et très autoritaire... Poucet doit entendre la douce voix de la mère dans l'ogre pour que son échine se froisse... Niels Arestrup a une voix comme cela. Très timbrée, féminine, susurrée... Mais les micros saturent, c'est la voix du Diable... Avec ce personnage de père je voulais aborder un moment particulier des relations père/fils, ce moment où les pères deviennent les fils de leurs fils, et par voie de conséquence, celui où les fils découvrent qu'ils sont mortels.

Est-ce vraiment une chance pour Tom de rencontrer Monsieur Fox ?

Cette rencontre avec Fox l'oblige à prendre conscience des rapports qu'il a avec son père. Tom veut réussir son audition. Mais pour se faire, il doit abandonner son père et retourner symboliquement (parce que le piano c'était elle) du côté de la mère. Fox crée à la fois une échéance et une nécessité. Sans cette rencontre, Tom aurait probablement continué de s'occuper de son père. Là, il prend conscience de leurs rapports et de leurs limites. On peut voir aussi Monsieur Fox comme la version sublimée du père. Le père rêvé, juste, attentif, solide. Le père caché. Le père-mère.

Pourquoi l'épilogue deux ans plus tard ?

Le temps que le talent de Miao-Lin soit révélé au public grâce à Tom. Le temps de ce qui semble être une liaison qui dure. Le temps peut-être pour Tom de se dire que Miao-Lin est l'amour de sa vie, une femme qu'il aime et admire.

Pourquoi Chris et Aline disparaissent-elles du film ?

Le film raconte l'histoire d'un type qui grandit. Il grandit parce qu'il trouve, grâce à la musique, que sa vie de magouilleur est nulle et chemin faisant, il se rapproche naturellement des femmes. Il peut maintenant leur parler, avouer à Aline qu'il l'aime. Mais son projet, ce qui le pousse en avant, reste quand même la musique. Et c'est en fait avec Miao-Lin que les choses se concrétiseront vraiment, normal puisque c'est une femme et qu'elle est musicienne.

Comment Alexandre Desplat a-t-il travaillé la musique de votre film déjà imprégné de musique de part en part ?

Du fait que Tom écoutait beaucoup de musique et en jouait, la question posée à Alexandre était assez spécifique : composer une musique qui puisse se glisser entre la musique de source et Jean-Sébastien Bach. Alexandre a essentiellement travaillé le personnage de Tom, afin d'accompagner ses états d'âme. La musique qu'il a composée ne souligne jamais l'action, ne crée ni tension, ni suspens. C'est une musique qui suit Tom. Je ne sais pas si le terme “musique psychologique” existe, mais ce serait presque cela.

Pourquoi avoir conservé La Toccata en Mi Mineur de Bach que Harvey Keitel jouait dans Fingers ?

Le Bach des Toccatas - contrairement à celui des Passions ou des Messes - se pose comme théoricien du clavier. Les Toccatas sont des pièces parfois austères, ardues, et souvent virtuoses. C'est une musique géométrique, sans effusion, sans romantisme. Si Tom avait dû jouer du Schubert par exemple, il aurait dû interpréter, y mettre du pathos, de l'expression. Du cœur. Or ce sont justement là les problèmes de Tom : peut-il s'exprimer et a-t-il un cœur ? Seuls des pièces comme les Toccatas sont pour lui envisageables parce qu'il s'agit de jouer les bonnes notes à la bonne vitesse et dans le bon ordre.