« L'action se déroule au début du siècle. Les femmes portent des robes raffinées, coûteuses, qui dissimulent et qui mettent en valeur. (Inutile de préciser l'année exacte, il ne s'agit pas d'un début de siècle concrétisé. C'est tout aussi bien en quatre-vingt ou en quatre-vingt dix. L'essentiel, c'est que les costumes s'accordent à notre désir de suggestion sensuelle).

Il en est de même pour les intérieurs, qui doivent être construits en fonction de leurs possibilités d'offrir les conditions de luminosité que nous désirons obtenir : des aubes qui ne ressemblent pas à des crépuscules, la lueur adoucie d'un bois, le mystérieux éclairage indirect des jours de neige, la lumière atténuée d'une lampe à pétrole. La douceur des journées d'automne ensoleillées. Une bougie perdue dans les ténèbres de la nuit et toutes les ombres mouvantes, lorsqu'un personnage vêtu d'une ample robe de chambre traverse rapidement les grandes pièces.

Mais en même temps, il est essentiel que notre décor ne s'impose jamais. Il doit s'adapter, former un cadre, être discret et présent, suggestif sans retenir l'attention.

Mais il y aura une particularité : tous nos intérieurs sont rouges, en teintes différentes.

Ne me demandez pas pourquoi ce doit être ainsi, car je n'en sais rien. J'ai moi-même essayé de trouver la raison et j'ai trouvé des explications plus comiques les unes que les autres. La plus obtuse, mais aussi la plus défendable, est qu'il doit s'agir de quelque chose d'interne, car depuis mon enfance je me suis toujours représenté l'intérieur de l'âme comme une membrane humide en teintes rouges.

Les meubles, les décorations et autres accessoires doivent être très exacts, mais nous devrons nous en servir à notre fantaisie et dans la mesure où ils s'adaptent à nos intentions. Comme dans les rêves : quelque chose existe parce que nous le désirons ou parce que nous en avons besoin, à ce moment précis. Le drame comporte quatre protagonistes. Quatre femmes. Je vais vous les présenter rapidement (sans qu'il y ait aucun classement entre elles).

 

AGNES (Harriet Andersson) est la propriétaire de la maison, où elle est demeurée depuis la mort des parents. Elle ne s'est jamais décidée à la quitter — elle en fait partie depuis sa naissance et elle y a laissé sa vie s'écouler tranquillement et imperceptiblement, sans intention ni regret.

Elle a de vagues ambitions artistiques, elle peint un peu, elle joue un peu de piano, le tout d'une manière un peu pathétique. Aucun homme n'est entré dans sa vie. Pour elle, l'amour est demeuré un secret bien caché et jamais divulgué. Vers l'âge de trente ans, elle est atteinte d'un cancer de la matrice et elle s'apprête à quitter le monde avec autant de calme et résignation qu'elle a vécu.

Elle passe la plus grande partie de la journée dans son lit, le grand lit de la chambre à coucher, belle mais trop chargée, de ses parents. Mais elle peut encore se lever de temps en temps jusqu'à ce que la souffrance la terrasse à nouveau. Elle ne se plaint guère et elle ne trouve pas que Dieu est cruel. Dans ses prières, elle adresse au Christ ses humbles espérances. Elles est terriblement décharnée, mais son ventre a enflé comme si elle était enceinte de plusieurs mois.

 

KARIN (Ingrid Thulin), de deux ans son aînée, s'est mariée richement et s'est installée dans une autre région. Elle a vite constaté que son mariage était un échec. Son mari (Georg Arlin), de vingt ans plus âgé qu'elle, ne lui inspire que du dégoût, physique et moral.

Elle est la mère de cinq enfants, mais elle ne semble cependant pas touchée par ses maternités, ni par la tristesse de son mariage. Elle apparaît toujours irréprochable et elle passe pour arrogante et d'un contact difficile. Sa loyauté à l'égard du mariage est inébranlable.

Mais cet apparent contrôle de soi-même dissimule une haine impuissante contre le mari et une rancœur durable contre la vie. Sa détresse et son désespoir ne se manifestent jamais que dans ses rêves, qui la tourmentent par intervalles. Malgré cette fureur contenue, elle présente des dispositions au dévouement, à la tendresse, au désir de contacts. Mais cet immense capital reste renfermé et inutilisé.

 

MARIA (Liv Ullmann) est la benjamine des sœurs, riche elle aussi et bien mariée à un homme beau et jouissant d'une excellente position sociale (Henning Moritzen). Elle a une fillette de cinq ans ; elle est elle-même une enfant gâtée, douce, enjouée, souriante, faisant constamment preuve de curiosité et de sensualité.

Elle attache un grand prix à sa propre beauté et aux possibilités de plaisirs que lui offre son corps. Elle n'a pas la moindre idée du monde qui l'entoure, elle se suffit à elle-même et elle n'est jamais tracassée par des contraintes morales, posées par elle ou par d'autres. Sa seule règle est de plaire.

 

ANNA (Kari Sylwan) est la domestique de la maison. Elle est âgée d'environ trente ans. Toute jeune, elle a eu une fille et Agnès s'est occupé d'elle et de l'enfant. Cela a créé un lien entre Anna et Agnès. Une amitié tacite et jamais exprimée s'est manifestée entre ces deux femmes seules. L'enfant est mort quand il avait trois ans, mais le lien entre Anna et Agnès est demeuré. Anna est très taciturne, très farouche, d'un abord difficile. Mais elle est toujours présente, elle voit, elle épie, elle écoute. Tout est lourdeur en Anna. Son corps, son visage, sa bouche, son regard.

Mais elle ne dit rien, peut-être ne pense-t-elle pas non plus.

Lorsque le film commence, la situation est la suivante : la maladie d'Agnès vient brusquement d'empirer et le médecin (Erland Josephson) a déclaré qu'elle n'en avait plus pour longtemps à vivre. Ses deux sœurs (sa seule famille) viennent d'arriver à son chevet.»

 

Ingmar BERGMAN