Vous aviez envie de revenir au Kurdistan après la parenthèse parisienne de Si tu meurs, je te tue ?
J'ai déjà tourné plusieurs films à l'étranger, bien que cette notion d'étranger soit très floue pour moi, car je me sens partout chez moi : mon cœur et ma tête vivent dans le monde. Je ne suis plus attaché à une géographie, et je ne me considère plus lié à un territoire, même si j'adore Paris, l'Europe et le Kurdistan. J'ai envie d'être "de partout", à l'image d'un "citoyen du monde". Il se trouve que je suis né par hasard au Kurdistan, mais j'aurais aussi bien pu naître à Djibouti ou à Oslo !
Dans ce contexte, comment est né My Sweet Pepper Land ?
Je travaillais sur deux sujets à la fois : une histoire d'amour parisienne sur trois générations, et une aventure romanesque d'une grande liberté de ton, susceptible de se dérouler dans les montagnes du Kurdistan. Or, c'est ce deuxième projet, My Sweet Pepper Land, qui a trouvé le plus vite son financement, grâce à Robert Guédiguian et Marc Bordure, d'AGAT Films&Cie.
Ce qui m'intéressait, c'était l'histoire d'amour et le statut de la femme dans une société empreinte d’archaïsme et de religiosité. En effet, l'absence d'égalité entre les sexes me choque profondément : je suis convaincu qu'aucun pays ne pourra accéder à la démocratie sans égalité entre hommes et femmes. Pour moi, c'est un combat qui me semble s'imposer.
D'ailleurs, vous abordez la question de l'honneur...
Dans certaines sociétés, la sexualité de la femme ne lui appartient pas, et c’est ce que je condamne, car elle est privée de liberté. Or, la femme ne doit pas être réduite à l’honneur de l’homme : il est temps de séparer la question de l'honneur de la question sexuelle. S'il faut imposer le voile à quelqu’un, que ce soit à l’homme ! Qu’y a-t-il de plus beau que l’amour choisi dans une totale liberté ? Et ce n’est souvent pas le cas pour les femmes. Par ailleurs, cette privation de liberté engendre aussi des souffrances et des frustrations chez l'homme, car il ne mesure pas le bonheur perdu dans un tel climat.
Comme on le voit dans le film, certains hommes sont beaucoup plus progressistes...
Depuis une dizaine d'années, et l'ouverture du Kurdistan sur le monde, l'accès à Internet et aux chaînes satellitaires a fait considérablement évoluer les mentalités. Pourtant, la question de l'honneur reste prégnante. Cette contradiction se retrouve chez le père et les frères de Govend - et ceux qui la condamnent se soucient surtout du regard des autres. Curieusement, chez les Kurdes, les femmes ont longtemps travaillé et assumé des responsabilités économiques et politiques. Mais l'annexion du Kurdistan, l'influence des pays limitrophes et certains de leurs courants religieux ont provoqué un épouvantable retour en arrière. Pour l’anecdote, j’adore les Kurdes, car toute la tradition musicale n’est qu’admiration, éloge et amour de la femme ! Mais tout ça, avant le mariage...
Peut-on dire qu'il s'agit d'un "eastern", comme il existe des "westerns" ?
Absolument ! Je me disais que la légèreté du western me donnerait une grande liberté et que les décors naturels se prêtaient bien à l'exploration du genre. Surtout, je crois que le Kurdistan d'aujourd'hui ressemble à l'Amérique de l'époque du western : on y découvrait le pétrole, on y construisait des routes, des écoles et des infrastructures, et on tentait d'y faire appliquer la loi. Jusqu'à une date récente, au Kurdistan, chaque seigneur de guerre imposait sa loi sur son fief. Aujourd'hui, l'Etat incarne la même loi pour tous et apporte la modernité dans le pays, ce qui mécontente les potentats locaux.
Il y a donc beaucoup de similitudes entre le Kurdistan et le Far-West. Car on a vu un no man's land se transformer en une nation qui s'est dotée de lois, d'un pouvoir central, et d'institutions légitimes. Ce nouvel Etat kurde a progressivement mis fin aux trafics de médicaments, d'alcool et de nourriture, et il a accompagné l'émancipation sociale et la libération de la femme. C'est ce contexte sociopolitique qui m'a permis d'écrire cette histoire de cette façon-là.
On retrouve, dans la première séquence, votre goût pour l'absurde...
Je voulais faire allusion aux lacunes institutionnelles du Kurdistan. Je me suis donc inspiré d'une anecdote plus absurde et comique encore que ce que je raconte dans le film : pour la toute première condamnation à mort du pays, les autorités ont dû emprunter une corde à linge aux propriétaires de la maison voisine pour pouvoir pendre le condamné ! Cependant, je tiens à préciser que la peine de mort est aujourd'hui abolie au Kurdistan, ce qui me réjouit.
Comment avez-vous élaboré les personnages ?
Au départ, j'avais envisagé de me focaliser sur un unique protagoniste, Baran, qu'on verrait parcourir à cheval cette région montagneuse, toujours en référence au western. J'avais alors l'idée d'un tournage très léger, avec un cadreur, un preneur de son et un assistant. Mais comme je suis passionné par le combat des femmes, j'ai eu envie de faire exister un personnage féminin qui s'émancipe grâce à sa force, son courage et son intelligence. à partir de là, j'ai orchestré la rencontre entre cette femme libérée et le héros masculin qui n'est ni traditionnel, ni macho, ni corrompu, et qui ne cherche pas à se marier à tout prix. Ces deux insoumis incarnent, à mes yeux, l'avenir du Kurdistan : ce ne sont pas des révolutionnaires, mais des réformistes attachés à la laïcité qui refusent les archaïsmes, sans rejeter toute forme de tradition.
Qui sont les femmes armées qui débarquent de temps en temps au village ?
Ces sont des combattantes et des résistantes kurdes de Turquie qui luttent pour les droits de leur peuple. Elles sont opprimées en tant que femmes, mais aussi en tant que Kurdes ; quand on leur demande pourquoi elles ont pris le maquis, elles répondent que pour une femme kurde en Turquie, le maquis, c'est la liberté.
Vous dénoncez la corruption et le trafic de médicaments...
Au Moyen-Orient, le trafic de médicaments périmés ou contrefaits engendre des milliards de dollars. C'est ainsi que de faux médicaments - ne contenant que de la farine - sont fabriqués au Moyen-Orient. Heureusement, jour après jour, grâce à la stabilisation politique et à la croissance économique, ce trafic diminue : le Kurdistan a mis en place une force de police spéciale et des "commissions de qualité" qui contrôlent les marchandises entrant dans le pays pour vérifier qu'elles correspondent aux normes en vigueur.
Vous avez entièrement tourné le film en décors naturels ?
Oui, pour l'essentiel dans les montagnes du Kurdistan, sauf la scène de la pendaison tournée à Erbil, la capitale. C'est aussi une série de hasards qui nous ont parfois aidés. Par exemple, au départ, je voulais trouver un pont qu'on puisse détruire et reconstruire pour un budget raisonnable. C'est alors qu'un habitant de la région m'a appris que l'aviation turque avait bombardé un pont près de chez lui : quand j'ai vu les photos, je me suis dit que c'était exactement ce que je cherchais ! On a tourné la séquence sur place en une journée, sous protection de la police kurde.
Vos choix de mise en scène font aussi écho aux codes esthétiques du western...
La toute première séquence, surexposée et filmée en gros plans, est un hommage direct au western. Pour autant, je n'aime pas la rigidité et je voulais faire évoluer la mise en scène en fonction des situations. Je n'avais donc pas de concept visuel a priori : ce qui compte avant tout pour moi, c'est l'atmosphère. Je ne suis pas quelqu'un de cérébral et je ne fais pas de story-board : j'ai toujours une idée de la séquence, mais je ne m'empêche pas de saisir l'imprévu et l'émotion que m'apportent les comédiens. Je cherche en permanence et je m'adapte à la magie du moment. Puis, toute cette magie entre dans un cadre réglé au millimètre près.
Les séquences entre les deux principaux protagonistes sont d'une grande intensité émotionnelle...
La mise en scène de ces moments-là s'est, pour ainsi dire, imposée d'elle-même. En effet, j'ai remarqué qu'à chaque rencontre entre Baran et Govend, à l'école ou au commissariat, ils étaient réunis dans le même plan, sans que j'aie eu recours au découpage : la force de l'émotion entre eux deux était si palpable que je n'avais pas envie de découper. Du coup, pour ces plans-là, je n'ai pas voulu me "couvrir", en sachant que je prenais un risque.
Comment avez-vous choisi les deux principaux comédiens ?
Je n'ai pas hésité pour le rôle de Govend : j'avais déjà dirigé Golshifteh Farahani dans Si tu meurs, je te tue, et elle apporte toujours une dimension supplémentaire à ses personnages. C'est un vrai plaisir de la diriger parce qu'elle comprend à demi-mot ce que je cherche et qu'elle est d'une grande intelligence et finesse dans le jeu. Pour Baran, c'était plus difficile : j'ai fait un casting en Europe, à Istanbul, et au Kurdistan. Ce n’est qu’une semaine avant le tournage que j'ai découvert un jeune acteur kurde - Korkmaz Arslan - vivant en Allemagne : on a dialogué par Skype, j'ai trouvé son visage intéressant, et je l'ai fait venir à Erbil dès le lendemain. Après quelques essais, j’étais rassuré. Korkmaz est un grand acteur.
Vous avez aussi fait appel à des comédiens non professionnels ?
A l'exception des trois ou quatre rôles principaux, j'ai travaillé avec une grande majorité de non-professionnels recrutés sur place. En revanche, c'est une comédienne suisse, Véronique Wüthrich, qui joue l'une des combattantes : elle parle plusieurs langues et apprend le kurde. Parmi ces résistantes, certaines avaient réellement pris le maquis pendant quelques années : l'une d'entre elles a même été blessée à plusieurs reprises et elle se dit toujours prête à reprendre les armes.
Comment dirigez-vous vos acteurs ?
Je ne fais jamais de répétitions. Le plus souvent, je commence à tourner dès que les acteurs sont sur le plateau. Je leur donne très peu d'indications et je leur laisse le champ libre car leur regard sur les personnages est souvent enrichissant. Au fur et à mesure, je restreins le champ des possibles pour me rapprocher de ce que je cherche.
La musique ponctue le film et compose une formidable mosaïque sonore...
Ça me ressemble ! Comme Baran, j'écoute toutes sortes de musiques, d'Elvis Presley à Bach, en passant par des chansons traditionnelles kurdes. Etant donné que je me considère comme un citoyen du monde, toutes ces musiques font partie de moi. Comme je le disais, j'ai voulu réaliser un film très libre et je tenais à ce que mon histoire soit universelle et puisse se dérouler dans n'importe quel pays. Du coup, la musique reflète cette démarche : mon univers, c'est à la fois le blues américain ou des airs traditionnels kurdes.
Govend est elle-même musicienne...
Dans mon précédent film, Golshifteh Farahani jouait du piano. C'est une excellente pianiste, même si elle privilégie aujourd'hui sa carrière de comédienne. Mais je ne voulais pas me priver de son talent de musicienne. J’avais envie d’entendre cet instrument peu connu qu’est le hang, dont elle sait jouer. Cet instrument a été inventé par deux Suisses. Il se rapproche du piano et des percussions, tout en dégageant des sonorités magnifiques. Certains pensent que c'est un instrument kurde traditionnel, mais personne ne pourrait s'imaginer qu'il a été mis au point par des hippies suisses !