Quelque chose de l'Argentine
Je suis parti tourner en Argentine en août 96, et je ne suis rentré à Hong Kong que deux jours avant Noël. Depuis, j'ai presque tout oublié de l'Argentine. Les souvenirs s'estompent. Ce qui me reste sont les sons: quelques mots en espagnol, la voix des commentateurs de football, la salsa sur les chaussées de La Boca, le tango du bar Sur, le bruit des chutes d'Iguasu. De quoi faire une autre B.O...
Les chansons de Veloso
Avant mon tout premier voyage en Argentine, en 1996, j'avais acheté de la musique sud-américaine, et notamment, un disque de Caetano Veloso, que j'ai trouvé bouleversant. Il chantait en portugais, excepté pour le titre "Cucurrucucu Paloma". Je connaissais déjà cette chanson, elle avait eu beaucoup de succès à Hong Kong dans les années 60. J'ai décidé qu'elle servirait d'introduction à l'arrivée de Lai (que joue Tony Leung) à Buenos Aires.
L'insaisissable colombe
J'ai demandé à au moins cinq personnes différentes de traduire pour moi les paroles de "Cucurrucucu Paloma". On ne m'a jamais donné deux fois la même traduction. Mais tous m'ont affirmé que la chanson parlait d'une colombe. Cette colombe garde son mystère...
La verticale de l'horizontal
Le tango est très différent de ce que j'imaginais. La musique, la technique, l'atmosphère... Un jour, quelqu'un m'a décrit le tango comme étant "l'expression verticale d'un désir horizontal". Durant ma brève rencontre avec le tango, j'ai pu constater que ce quelqu'un était un connaisseur.
Une histoire de rythme
Avant de m'envoler pour l'Argentine tourner le film, Jacky Pang, notre directrice de production, m'a donné deux CD d'Astor Piazolla qu'elle venait d'acheter à l'aéroport. C'était le destin. En écoutant cette musique dans l'avion, j’ai entendu bien plus que du tango: le rythme de la ville, le rythme du film.
Une bénédiction
J'ai rencontré le fils de Piazolla, Daniel, pour obtenir les droits de la musique de son père, qui est décédé. Il était surpris, bien entendu. Pourquoi un metteur en scène ignorant de Hong Kong voulait-il utiliser la musique de son père dans un film? "Je crois que mon travail serait incomplet sans la musique de votre père", lui ai-je expliqué. "Et surtout, je voudrais que le public asiatique découvre cette musique". Ce fut un bon rendez-vous. J'ai eu la bénédiction de Daniel Piazolla
L'argent, toujours l'argent
Hélas, l'argent était un problème. Le tournage, qui était prévu pour huit semaines, a duré quatre mois. Vu notre budget limité, nous ne pouvions acheter les droits que d'un seul titre, "Prologue" (Tango Apassionado). Je voulais aussi acheter le "Finale" (Tango Apassionado), et le "Milonga pour 3". Une fois rentré à Hong Kong, je me suis rendu compte qu'il nous restait encore un peu d'argent, alors je suis entré dans le bureau de Jacky et j'ai soupiré: "Allez, maintenant on va essayer d'acheter les deux autres"
Tango et Milonga
Pour la plupart des gens, l'Argentine évoque une image d'exil, un parfum de nostalgie. Et c'est vrai qu'ayant été tourné là-bas, le film a été imprégné de cet esprit. J’ignorais tout de la "milonga" avant d'aller en Argentine. Une fois là-bas, j'ai enfin découvert, et compris, cette musique et cette danse. Le tango est le rituel, tandis que la "milonga", c'est l’âme.
Les couleurs du film
Alors que nous cherchions un décor, pour l'appartement de Tony Leung, nous sommes tombés sur un bar très animé, aux couleurs vives. William Cheung, le responsable des décors, ne l'a pas trouvé épatant tout de suite. Il a un sens très précis de la couleur. Mais il a finit par admettre que ce bar coloré reflétait bien la ville. C'est ainsi que nous avons trouvé "Les trois amigos", et du coup, aussi, les couleurs du film.
De vrais ou de faux "amigos"?
Bien que tout le monde nous ait conseillé de ne surtout pas tourner là-bas, nous sommes allés repérer à La Boca. On nous avait dit que pour tourner dans ce quartier, cela nous coûterait cher, au sens propre comme au sens figuré. On a commencé à tourner en extérieur, devant "Les trois amigos". Ils nous ont vite invités à tourner à l'intérieur. On y a tourné une journée entière, puis une deuxième, puis une troisième. A chaque jour qui passait, le prix augmentait. Nous sommes passés de 100 pesos à 200, puis 500... Le dernier soir, nous tournions la scène où Leslie quitte Lai, et là, on nous a réclamés 1800 pesos. Les gens avaient dû sentir que ce serait notre dernière nuit, une nuit qui nous était indispensable...
Quelque chose en moi
Leslie Cheung a quitté Buenos Aires le 14 Octobre 1996, au deux tiers du tournage. Son départ a donné le cafard à toute l'équipe, ils voulaient rentrer à Hong Kong. Ne voulant pas rester à l'hôtel avec eux, je suis allé me promener, et, sur l'Avenue de Corrientes, j'ai acheté un disque de Frank Zappa. Je le connaissais de nom, je n'avais jamais écouté sa musique, mais quelque chose en moi me disait que j'allais peut-être tomber sur un truc fantastique...
A Frank Zappa
Frank Zappa, où donc t'étais-tu caché pendant toute ma vie ?Mauvais garçons
Pour moi, Zappa et Piazolla sont les deux facettes d'une même culture. Deux mauvais garçons qui ont apporté à la musique un nouvelle vision de la vie.
Un cœur brisé
Une nuit, en février 97, Christopher Doyle, le directeur de la photo, est entré dans le bureau. Il était une fois de plus épuisé, le cœur brisé, et très ivre. Je lui ai fait écouter "I have been in you", de Zappa. On est resté assis là pendant quatre heures, à ré-écouter ce disque, encore et encore. Pendant au moins deux heures, Chris est resté enfermé aux toilettes. Est-ce qu'il pleurait? Est-ce qu'il dormait? Je ne le saurai jamais...
A propos de Frank Zappa
Aujourd'hui, j'ai plus de trente disques de Frank Zappa.
A la recherche d'un titre
Ce film a vu le jour à cause d'un roman de Manuel Puig qui s’intitule: "Buenos Aires affair". J'étais amoureux de ce titre, et je voulais appeler le film comme ça. Mais, après le tournage, j'ai compris que le film ne parlait pas vraiment de la ville, donc, mon beau titre est tombé à l'eau, et je me suis mis à en chercher un autre.
Zappa made in Hong Kong
Quand j'ai compris que les droits de "Happy Together" interprété par Frank Zappa, étaient impossibles à obtenir, j'ai appelé mon ami Danny Chung pour qu'il en écrive sa version. Danny avait son groupe, dans les années 70, qui s'appelait les "New Topnotes". On a travaillé ensemble dès mon premier film "As tears go by". Pour moi, il est un Frank Zappa revu et corrigé, façon Hong Kong.
Happy Together
Les sélectionneurs du festival de Cannes sont des gens très sérieux. Durant quinze jours, ils m'ont bombardé de fax urgents, m'implorant de trouver un titre pour le film. Leur dernier délai était fixé au 16 avril 1997. Ce jour-là, j'ai répondu, en me rendant à l'évidence. "Happy Together"!