Comment avez-vous entendu parler du projet de Música cubana ?

Je suis né à Buenos Aires, en Argentine, et j’ai vu là-bas tous les films de Wim Wenders. Je les adore. Ce sont eux qui m’ont donné envie de devenir réalisateur, eux qui m’ont décidé à partir étudier le cinéma à Munich, à la Hochschule für Fernsehen und Film, là où Wim Wenders avait lui-même étudié. Par un étrange hasard, Wenders est d’ailleurs devenu mon professeur par la suite. En classe, nous avons fait un film avec lui, et je me suis retrouvé sur le plateau, à travailler à ses côtés, derrière la caméra. Mon rêve était devenu réalité.

Bien des années plus tard, nous nous sommes rencontrés à nouveau, par hasard. Je tournais à Buenos Aires et je lui ai envoyé un e-mail à propos de tout autre chose. Il m’a répondu en me disant qu’on lui proposait un projet de film intitulé Sons of Buena Vista, un portrait de jeunes musiciens cubains. Il me demandait si ça m’intéressait, en disant qu’il serait le producteur exécutif et qu’il m’assisterait...

Quelle a été votre réaction ?

Pour être honnête, j’ai commencé par avoir peur ! Je savais que ce film serait inévitablement comparé à Buena Vista Social Club. Mais j’étais sûr que c’était une chance fantastique pour moi. Alors ma réponse a été tout simplement oui.

Vous a-t-on donné une trame à l’époque ?

Le thème principal était évident : ce serait un film sur la jeune scène musicale cubaine. Wim Wenders avait le sentiment qu’il était important de faire connaître à un plus large public ces jeunes musiciens cubains, de vraies stars dans leur pays, en les présentant au monde entier. Mais comme toujours, il y a un long chemin semé d’embûches entre  "l’idée" et "le film achevé". Je me suis rendu à Cuba trois ou quatre fois pour y faire des recherches pour le projet, rencontrer des musiciens, leur parler et finalement les choisir pour le film. J’ai sélectionné les talents qui me semblaient être les plus prometteurs.

Pendant tout le temps que j’ai passé à Cuba, j’ai régulièrement rencontré Pío Leiva, qui a aujourd’hui 87 ans et reste une légende vivante de Cuba, et une star de Buena Vista Social Club. Il a rejoint notre projet très tôt. C’est quelqu’un de merveilleux, de très drôle, et plein de vie. Imaginez : j’étais assis à table, en train de prendre mon petit déjeuner à mon hôtel, et Pío s’asseyait en face de moi, buvait son premier verre de bière et fumait ses cigarettes...

Quelque part, il a tout de suite été clair pour moi que Pío serait l’un des personnages principaux du film. Il nous a aussi aidés à contacter les jeunes musiciens, dont certains sont incroyablement doués. Prenez Mayito Rivera, par exemple. C’est le chanteur principal de Los Van Van, et ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le Mick Jagger cubain : il cause une émeute chaque fois qu’il se déplace ! Marcher avec lui dans la rue signifie invariablement que vous allez être arrêtés par des fans, qui veulent le saluer, lui parler, encore et encore. C’est vraiment incroyable !

Notre bassiste, Feliciano Arango, joue normalement avec NG La Banda, un groupe extrêmement populaire à Cuba, et le pianiste, Roberto Carcassés, est l’un des musiciens les plus doués que vous puissiez trouver sur toute l’île. C’est également lui qui a signé les arrangements de ce film. Et je n’oublie pas notre trompettiste, Julio Padron, qui est le premier trompettiste du groupe Irakere. Lui aussi, il a un talent extraordinaire.

De qui vient l’idée de les unir tous pour créer un groupe complètement neuf ?

Un jour, j’étais en plein brainstorming avec mon coscénariste, Stephan Puchner. Pour Wim, il était important que les personnages du film cherchent quelque chose de vraiment irréaliste, une véritable utopie : il désirait par là donner au film un objectif fort, une vraie tension dramatique. Alors Stephan a eu l’idée de plonger les personnages dans un univers complètement neuf pour eux, et étrange à leurs yeux : l’idée de Tokyo était née. Il fallait que ce soit une ville qui présente un contraste puissant avec La Havane. Nous avons donc imaginé qu’il pourrait y avoir un concert là-bas. Nous avons particulièrement aimé cette notion parce qu’elle se rapproche de celle du film Buena Vista Social Club, dans lequel les vieux musiciens se produisent sur scène à New York à la fin du film. Nous avions trouvé le thème central de notre film.

Un autre thème récurrent est celui de Pío Leiva sillonnant les rues de La Havane dans un taxi, à la recherche de nouveaux talents musicaux dont il pourrait promouvoir la carrière...

Je suis fasciné par les chauffeurs de taxi ! C’est pour cette raison que j’ai déjà fait un documentaire sur trois chauffeurs de taxi dans trois villes différentes. En conduisant toute la journée, tout en explorant leur ville, ils entendent tellement d’histoires, ils peuvent rencontrer tellement de gens... Quand je suis arrivé à Cuba, ces splendides vieilles voitures et leurs chauffeurs m’ont immédiatement attiré. Beaucoup d’entre eux ont des parcours réglés précisément, ils emportent huit ou dix passagers, des gens du cru... Alors que nous voyagions en taxi, que nous parlions de musiciens et que nous discutions de différentes idées, notre chauffeur est soudain intervenu dans notre conversation pour nous donner son opinion et ses idées qui se sont d’ailleurs révélées très utiles. Et ça ne s’est pas produit qu’une seule fois !

Chaque fois qu’on s’asseyait dans un taxi, qu’on parlait, le chauffeur intervenait... et jamais ils n’ont eu l’impression de nous déranger ou d’être trop curieux. Ce sont de petits événements comme celui-là qui m’ont laissé des impressions puissantes, et j’ai eu envie d’incorporer cette expérience à mon film. Nous avons eu l’idée de Pío Leiva devenant ami avec le chauffeur de taxi. Nous avons ensuite décidé que ce seraient ces deux hommes qui chercheraient à découvrir les meilleurs musiciens de Cuba.

Avez-vous suivi scrupuleusement le scénario, ou avez-vous laissé la place à l’action spontanée et à l’improvisation ?

J’ai tiré une leçon de mon expérience... Lorsque j’ai filmé mon documentaire sur les chauffeurs de taxi à Berlin, Buenos Aires et Tokyo, j’ai tout laissé à l’improvisation, ce qui a fait du montage un vrai cauchemar... Je me suis juré de ne plus jamais procéder ainsi ! Quand nous avons filmé Música cubana, nous avons suivi un traitement détaillé et très complet, qui incluait également des passages de dialogues. Au cours de nos recherches, nous avions enregistré nos interviews et discussions avec les musiciens rencontrés, et nous avons utilisé ce matériel pour composer le traitement. L’histoire a donc été très précisément établie.

Cependant, nous avons aussi intégré des "passages libres" dans la structure. Quand on écoute Pío Leiva nous parler de sa vie et de son passé, ce sont des informations authentiques sur sa vraie vie. Pour nous, c’était très important de retracer la vie des musiciens avec le maximum d’authenticité et de crédibilité, au sein de l’action fictive du film.

Comment avez-vous travaillé avec Wim Wenders ?

C’est lui qui a eu l’idée de ce film. Il voulait raconter l’histoire de la musique cubaine d’aujourd’hui, du son au rock. Il a toujours été là quand j’avais des doutes ou des questions. Il m’a donné son soutien.

Avez-vous travaillé avec une équipe importante ?

Il y avait Jörg Widmer, notre caméraman venu d’Allemagne, qui avait déjà fait Buena Vista Social Club – ce qui nous a là encore aidés à avoir une connexion visuelle avec ce film. Il y avait aussi Martin Müller, notre ingénieur du son, un ami de Wim Wenders également. Et beaucoup d’autres techniciens venus d’Allemagne. Quand nous avons fait l’enregistrement son pendant la première semaine de tournage, il y avait jusqu’à 50 personnes dans la même pièce... Une vraie foule !

Vous êtes argentin. Connaissiez-vous la scène musicale cubaine avant de commencer à travailler sur Música cubana ?

Etant donné que la musique cubaine actuelle est complètement différente de la musique que nous connaissons tous grâce à Buena Vista Social Club, je ne savais pas grand-chose de la scène musicale cubaine contemporaine. Je viens de Buenos Aires, et l’atmosphère de cette ville est très différente de ce que l’on ressent à La Havane. Nous, les Argentins, sommes des mélancoliques. Nous écoutons du tango, Astor Piazzolla. Nous aimons vraiment être tristes, déprimés et mélancoliques. Dans nulle autre ville au monde vous ne trouverez autant de psychanalystes qu’à Buenos Aires ! A Cuba, il n’y a aucun psychanalyste, et cela veut tout dire... J’ai dû me familiariser avec la musique cubaine, et au début ça m’a paru étrange. A présent, je suis un vrai fan. Quand nous avons enregistré le concert à Tokyo, je dansais, je sautais, je criais...

Nous avons travaillé avec des musiciens et chanteurs brillants, rien que des stars cubaines. Quand ils jouaient dans des clubs cubains, les gens devenaient fous. Chaque fois que Los Van Van jouait, il fallait demander à la police son aide pour empêcher le chaos et l’hystérie. La musique est un élément vital de la vie de tous les Cubains.

Pío Leiva était-il un familier de la nouvelle musique cubaine ?

Demandez à n’importe quel Cubain, il ou elle connaît forcément Pío Leiva. Et lui aussi, il connaît "tout le monde"... C’est une figure de la vie publique là-bas. Il connaît tous les genres, toutes les nouvelles tendances de la musique cubaine. Et il aime cette nouvelle musique, même si lui et sa propre musique représentent quelque chose de complètement différent. On ne peut mieux exprimer les choses qu’en disant ceci : les Cubains ne jouent pas de la musique, ils sont la musique. Les artistes ne se regardent pas, ils ne prennent pas de poses. La musique jaillit de l’intérieur. C’est là qu’est le lien entre Pío Leiva et Los Van Van, par exemple. Le son est différent, mais la source, l’âme est la même. Quand nous tournions les scènes de concert, il n’y avait pas moyen de stopper nos musiciens... Quand je criais "Coupez !", ils continuaient tout simplement à jouer. Ils ne pouvaient pas s’en empêcher. La musique est toute leur vie.