Qu'il suive un groupe de rock scandinave à la mode des années 60 ou retrace l'odyssée morale de l'utilisation du martinet en France ("une curiosité aberrante vue de la Suède", explique-t-il), Eric Nilsson ne manque pas d'enthousiasme pour filmer tout ce qui est curieux et surprenant. Il "vend" un sujet à ses commanditaires... puis ne se laisse plus porter que par le plaisir de la découverte. « Deux dangers menacent l’humanité : l’ordre et le chaos », inscrit-il ainsi en exergue de deux de ses films, citant Paul Valéry. Et les dérapages des commentaires, qui bientôt n'en sont plus, vers la poésie prennent l'allure de manifestes. La poésie doit rimer chez Nilsson avec fantaisie, dans des films qui s'apparentent à des collages.

Le réalisateur semble ne jamais se prendre au sérieux. Sauf s'il s'agit de morale. Il trouve infâme l'un de ses premiers documentaires où la chaîne lui avait demandé de faire un portrait d'une ville de banlieue moderne à l'aube des années 60 triomphantes. Nilsson récuse aujourd'hui son regard trop condescendant et l'utilisation de la musique, qu'on lui a imposée. Ayant éprouvé la "face noire" d'un cinéma dont il ne veut pas, qui exploite l'image des hommes pour la dégrader inutilement, il consacre ses efforts à mettre à distance l'image et le son, en frères ennemis dont la tension crée de nouveaux rapports.

La particularité du documentaire ? "Je n'ai jamais payé personne", explique-t-il. Ce qui est filmé vient du cours naturel de nos existences, parfois bien plus étranges que la fiction. Ses images alors, parfois, tirent vers l'abstrait. On distingue des reflets sur la mer, qui pourraient tout aussi bien n'être qu'une neige cathodique. Rappel d'un temps où la télévision fut alors un champ possible d'expérimentations; les industriels du spectacle n'y avaient pas encore imposé leurs normes.

"J'aime quand ça coince…" poursuit Nilsson. Il se lance, dès que des caméras nouvelles apparaissent, dans la prise de vue avec son direct quand l'habitude était au commentaire post-synchronisé. Il collabore avec des musiciens atypiques (Pierre Schaeffer, lié alors à l'ORTF) ou des informaticiens. Il remplace son caméraman "qui faisait des images impeccables" et découvre qu'il préfère l'accident à la sécurité. Nilsson raconte cela avec une ironie qui s'applique à son observation d'une société que les hommes ont créé sans parfois comprendre qu'ils se moquaient d'eux-mêmes, se fatiguant à organiser une société au bord perpétuel de la désorganisation.

Philippe Piazzo

 

Et sur Universciné ? 6 auteurs suédois à découvrir (puisque vous avez déjà vu tout Bergman)...
 
Les Maîtres :
 

Bo Widerberg  : Adalen 31, Elvira Madigan, Le Péché suédois, Un flic sur le toit

Roy Andersson : Chansons du deuxième étage —Grand prix du Jury au Festival de Cannes 2000.

Vilgot Sjöman : Je suis curieuse, Ma soeur, mon amour

 

Les Nouveaux talents :

Gabriela Pichler : Eat, Sleep, Die

Susanne Bier : After the Wedding

Fredrik Edfeldt : Un été suédois