Avant même d’être un film réalisé par Tony Scott, Ennemi d’État est d’abord une production du duo Don Simpson et Jerry Bruckheimer. On leur doit bien évidemment Le Flic de Beverly Hills, Flashdance et Top Gun. Mais au tout début des années 1990, les deux partenaires sont fragilisés par le succès en demi-teinte de Jours de Tonnerre. Le film de course automobile rapporte de l’argent, mais il a cependant coûté très cher. Et surtout, il n’a pas la même popularité que Top Gun. Pendant quelques années, Hollywood leur fait donc payer le prix de leurs extravagances financières.

Ce qui ne les empêche pas de développer des projets. Leurs rôles sont d’ailleurs très bien définis : Simpson développe les scénarios, Bruckheimer se charge de la mise en place de la production et de l’organisation sur les tournages. Nous sommes en 1991, et Don Simpson est fasciné par le sujet de la surveillance d’état. Il commande alors un techno-thriller au scénariste/réalisateur David Marconi, qui envisage le projet comme un croisement entre La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock et les thrillers paranoïaques des années 1970, comme Marathon Man et Les trois jours du Condor. De son propre aveu, Marconi est paranoïaque de nature, ce qui le pousse à effectuer des recherches approfondies sur le travail de la NSA, la National Security Agency, encore méconnue du grand public à l’époque. Tellement méconnue qu’elle a obtenu le sobriquet de « No Such Agency ».

Très inspiré par le livre de James Bamford, The Puzzle Palace, qui détaille très clairement les méthodes de la NSA, David Marconi a signé pour réaliser le film. Toutefois, son scénario prend une telle ampleur qu’il requiert un budget conséquent de 95 millions de dollars. Bien qu’il ait déjà un film à son actif (The Harvest avec Miguel Ferrer, 1993), Marconi n’est pas considéré comme un réalisateur suffisamment expérimenté pour mener une telle production à bien. Au début de l’année 1996, Don Simpson décède d’une overdose, et le projet est mis de côté par le studio Disney. Craignant qu’il soit purement et simplement annulé, David Marconi fait passer le scénario au réalisateur Oliver Stone. Celui-ci voit immédiatement le potentiel du projet et relance le studio et Jerry Bruckheimer. Ennemi d’État entre rapidement en production, mais même si Stone et Bruckheimer entament des discussions, le producteur préfère finalement confier le projet à Tony Scott. Pour le tirer vers le thriller d’action explosif, un peu moins porté sur la charge politique ? Très probablement !

Bien qu’on lui ait régulièrement reproché de privilégier le style à la substance, Tony Scott va effectuer des recherches encore plus poussées que celles menées par David Marconi quelques années plus tôt. Refusant de dépeindre la NSA de manière édulcorée, le réalisateur demande à visiter les bureaux de l’agence gouvernementale et d’échanger avec les employés. Ainsi, toutes les méthodes employées et la technologie dévoilée dans Ennemi d’État pour espionner les civils à leur insu proviennent des dizaines d’heures d’entretiens menés avec différents fonctionnaires de la NSA, ce qu’il était encore possible de faire à une époque antérieure aux événements du 11 septembre.

Prenant appui sur cette base réaliste, Tony Scott peut alors amplifier son style visuel survolté, dans le but de retranscrire la paranoïa induite par la surveillance d’état. Pour cela, Ennemi d’État multiplie les vues-satellite plongeantes pour traquer les protagonistes dans leurs déplacements, notamment durant les nombreuses courses-poursuites du film. Pour obtenir ces images totalement inédites au cinéma à l’époque, le chef opérateur Dan Mindel suggère au réalisateur d’employer des techniques similaires à celle des hélicoptères de circulation routière. Avant l’avènement d’Internet et des applications type Waze ou Google Maps, la ville de Los Angeles déployait quotidiennement des hélicoptères munis d’un système de caméra qui permettait de transmettre le trafic en temps réel. Tony Scott et Dan Mindel parviennent à mettre la main sur l’un de ces systèmes pour le relier à un enregistreur numérique. Avec le pilote d’hélicoptère Alan Purwin, ils partent alors tourner les différentes prises de vue aériennes nécessaires, qu’ils diffusent ensuite sur un écran de télévision, pour les filmer à nouveau avec des caméras 35mm.

Si ces images marquent la rétine des spectateurs, ce n’est pas seulement parce qu’elles soutiennent l’intensité narrative d’Ennemi d’État. C’est aussi parce qu’elles s’inscrivent dans la la continuité de la forme visuelle que Tony Scott va parfaire au fil de sa carrière, parfois en expérimentant sur les nombreuses publicités qu’il tourne entre chaque film. Et cette intensité formelle, Tony Scott la doit à une équipe de collaborateurs dévoués, qui le suivent d’un projet à l’autre, et qu’il pousse souvent dans ses derniers retranchements, autant par passion que par exigence.

S’il fallait relater un seul moment du tournage particulièrement difficile d’Ennemi d’État, ce serait le jour de tournage de l’explosion massive d’un entrepôt désaffecté dans une zone industrielle de Baltimore. La séquence requiert une coordination de pointe : au moment de la détonation, des voitures de poursuite longent un train pendant qu’un hélicoptère survole la zone. Pour capter la séquence, à une époque où l’on tourne encore en pellicule, Tony Scott mobilise seize caméras, dont une caméra photo-sonique chargée de livrer un ralenti à 500 images par seconde. C’est le plan-clé que Tony Scott veut impérativement obtenir. Malheureusement, il ne sera jamais dans le film. En effet, le train nécessite une douzaine de secondes pour prendre de la vitesse, mais même si les voitures s’alignent parfaitement au moment de l’explosion, la caméra photo-sonique se déclenche trop tôt et ne capte pas l’action, alors même que le reste de la séquence s’est déroulé comme prévu. Bien entendu, pas de deuxième prise dans ces cas-là, il s’agit d’un véritable immeuble qui vient de partir en fumée. Dévasté au point de se demander s’il peut récupérer les images de très basse définition du retour vidéo - ce qui est bien évidemment impossible et il le sait bien - Tony Scott renvoie (pour la troisième fois !) son assistant-réalisateur Artist Robinson, avec lequel il ne collaborera plus jamais.


Malgré tout, Ennemi d’État fait date dans la carrière de Tony Scott, tant il marque une véritable évolution stylistique qui va culminer par la suite avec Spy Game et Man on Fire. Sa maîtrise du montage rythmé lui permet de damner le pion aux blockbusters du moment (Armageddon de Michael Bay, pour ne pas le nommer) et de mener le récit sans aucun temps mort, tout en rendant un hommage appuyé au Conversation Secrète, par l’entremise de Gene Hackman, qui reprend peu ou prou le personnage paranoïaque qu’il a interprété pour Francis Ford Coppola en 1974. Une filiation étonnante, pour une œuvre encore et toujours d’actualité.