Autour de Rosetta — Une guerrière qui ne s'avoue pas vaincue

Luc Dardenne : On a pensé au personnage de K, dans Le Château de Kafka, qui ne peut pas accéder au château, qui est toujours refusé dans le village, qui se demande si lui existe vraiment.

Cela nous a mis sur l'idée d'une fille qui est mise dehors, qui veut obtenir quelque chose qui lui permettrait de rentrer dans la société, et qui est tout le temps remise dehors.

On a décidé d'en faire une fille obsédée, assiégée par une idée : avoir un travail pour être comme les autres et avoir une vie normale. On a choisi de donner cette idée fixe au personnage et de voir jusqu'où ça pouvait l'amener, jusqu'où son contexte pouvait la conduire ... A partir de là, on a beaucoup écrit, de nombreuses moutures, avant de trouver qui était Rosetta.

Jean-Pierre Dardenne : On avait décidé de ne pas partir d'une intrigue, mais d'une personne. Contrairement à La Promesse, on voulait construire le scénario en fonction des choses qui se passent. Il fallait mettre le spectateur dans la position où il se demande : "Qu'est-ce qui va lui arriver ? Comment va-t-elle se débrouiller avec ce qui lui arrive ?" C'était à nous de trouver une nouvelle manière d'écrire dans ce sens, sans construire.

Vous dites que Rosetta est une guerrière...

Jean-Pierre Dardenne : Le travail, en avoir ou pas, c'est la guerre que les gens mènent aujourd'hui. Ne pas travailler, quand on ne l'a pas choisi, c'est être mis en dehors de la société. On perd ses points de repères, on est déstructuré, on ne sait plus où est sa place, ni même si on en a encore une.

Le travail donne des devoirs et des droits. Quand on n'a plus de travail, on n'a plus de droits. Le travail est devenu un objet rare. Il n'y en a plus. Pour en avoir, on est acculé à prendre la place d'un autre. Et on peut être prêt à beaucoup de choses pour ça.

Luc Dardenne : Rosetta est une guerrière qui ne s'avoue jamais vaincue, qui repart toujours à l'attaque. C'est une survivante qui vit dans une économie primaire : l'eau, le logement, la nourriture. Elle s'est trouvée des armes bien à elle, un système de survie. Des bottes pour le camping, des chaussures pour le travail, une boîte pour les hameçons, les bouteilles pour pêcher, ect... Elle est un peu comme Roger et Igor, à une autre échelle. Elle bricole, constamment obsédée par la place, le travail qu'elle cherche.

Pourquoi la faire vivre dans un camping ?

Luc Dardenne : Nous voulions mettre Rosetta dans des conditions de vie où elle se sent tomber dans le trou.

Je crois que pour parler du désarroi spirituel, moral, il faut partir d'un dépouillement matériel. Dans ce dénuement matériel, on peut exagérer, fictionnaliser au maximum les situations, afin de voir les questions morales que cela pose, et finalement la seule question : tuer ou ne pas tuer.