Sandro Petraglia et Stefano Rulli – Scénaristes

 

S. P : La construction du scénario ne respectait pas les règles classiques. Dans la première partie, le temps était dilaté, le récit plat, sans secousses, jusqu’au tournant où l’enfant tombe à l’eau. A partir de ce moment-là, le film, qui ressemblait presque à la chronique d’un été, se transforme en film d’aventure. Mais rapide­ment, il devient encore autre chose, et ainsi de suite. Le scénario a été écrit en pensant à des sortes de glissements d’une situation à l’autre. De plus, à partir d’un certain moment, nous nous sommes rendus compte - sans nous le dire - que nous pensions tout le film en fonction de la dernière scène. Comme si le film devait être fait pour cette dernière - ou plutôt « avant-dernière » - scène.

 

S.R. : Au départ, le voyage jouait un rôle plus central. Marco Tullio ne voulait pas faire un film sur le « problème » de l’immigra­tion, mais raconter une rencontre entre des cultures d’adoles­cents innocents. Linnocence permet aux personnages de se rencontrer, tandis qu’à un âge plus avancé, tout aurait été beaucoup plus compliqué. C’est pourquoi nous avons centré le film sur le triangle de jeunes, tandis que la partie en mer s’est réduite.

Dans le film, le père et le fils s’aiment, ils se comprennent. Au début, nous pensions raconter, avec un montage alterné, Sandro sur le bateau des immigrés et ses parents, seuls à Brescia. Puis cette idée s’est estompée petit à petit, et c’est l’enfant qui est devenu le point central du récit.

 

S.P : Nous avons coupé et rajouté plusieurs fois, dans les différentes versions, des scènes sur les parents après la perte de Sandro. La décision de rester sur lui après qu’il est tombé à la mer et de ne pas voir la situation familiale, la maison vide, le désespoir des grands, a été prise à la veille du tournage, voire pendant.

 

S.R. : La scène initiale du noir qui se déshabille à l’extérieur de la cabine téléphonique suggère déjà une sorte de mystère de la communication qui traverse tout le film. Ce ne sont pas les mots qui communiquent, mais les regards, les gestes. Et cela est d’autant plus vrai dans le rapport entre les trois jeunes. Le travail du réalisateur en ce sens a été déterminant.

 

S. P : Marco Tullio a eu deux bonnes intuitions. La première, au moment de l’écriture, concernait l’idée du protagoniste, qui selon lui devait se trouver au seuil de la puberté, sans avoir encore « pris conscience » de sa sexualité. Cet âge où l’on perçoit des troubles sans être toutefois en mesure de mettre un nom dessus. La deuxième bonne intuition, ça a été de prendre Matteo Gadola pour jouer le rôle. Lorsque nous avons vu les bouts d’essai des différents enfants potentiels, nous avons eu des avis différents. Moi, par exemple, je trouvais que Matteo était trop autonome, indé­pendant, trop « construit ». Il m’inquiétait un peu. Je me trompais.

 

S.R. : Nous voulions raconter l’histoire d’un enfant normal, qui n’a pas encore pris conscience du changement qui est en train de se produire en lui et qui ne le découvre qu’après avoir risqué sa vie. Je ne sais pas si nous sommes parvenus à raconter cette normalité à travers des signaux précis. Par exemple, la scène avec Sandro et sa mère dans la voiture lorsqu’ils voient la prostituée. L'enfant ne comprend pas pourquoi sa mère lui fait remonter la vitre, mais il perçoit un malaise. Ou alors, lorsque la mère demande à Sandro : « Tu veux être quoi plus tard ? ». Et lui répond : « Rien », mais pas de manière dramatique.

C’est un enfant sérieux, solide, emporté par le tourbillon d’un changement radical. Nous avions fait un travail similaire sur le personnage de la mère dans Nos meilleurs années. Dans les premières versions, elle était agressive vis-à-vis de son fils Matteo, tandis que par la suite, elle est devenue normale, parce que le problème n’était pas particulièrement lié à la mère, mais à la famille en tant que telle. Dans Une fois que tu es né, tu ne peux plus te cacher, nous voulions raconter le moment, à la fois naturel et dramatique, de la sortie de l’enfance. Un changement typique et dans le même temps un changement universel. C’est pour ça que Sandro ne se révèle à lui-même qu’à la fin.

 

S.P : Dans un premier temps, on a pensé que l’action du film devait grosso modo se passer pour un tiers à Brescia, un tiers en mer et un tiers encore à Brescia. Après les repérages, on s’est penché sur le thème du centre d’accueil, qui a servi de « chambre de décompression » entre la mer et le retour à la vie. Dans cette phase, une rencontre avec Maria Pace Ottieri, l’auteur du livre enquête Quando sei nato non puoi più nasconderti, s’est révélée utile. Cela dit, quand on entre dans de tels mondes, le plus difficile c’est de résister à la tentation - qui serait prétentieuse, voire erro­née - de raconter le film du point de vue des déshérités, de faire semblant de s’identifier aux immigrés. Le film parle de nous plus que d’eux, il parle de notre sentiment de culpabilité, de nos peurs.

 

S.R. : Ces immigrés, nous les accueillons, mais jamais jusqu’au bout. Il n’y a qu’à voir comment réagissent le père et la mère face au vol qu’ils subissent chez eux. Ils expriment quelque chose qui n’est pas du racisme, plutôt un malaise, une incompré­hension. Je crois que le film veut présenter des interrogations plutôt que de confectionner des réponses.

 

S.P : Le film est tout le contraire de la mauvaise télévision, dans la mesure où les « bons » ne sont pas vraiment bons et les «méchants» ne sont pas vraiment méchants. Je ne peux pas imaginer les réac­tions du public. Je sais que les personnages du film se font aimer. Lenfant, alors que je le regardais dans l’obscurité de la salle, m’a conquis encore plus que lorsque j’écrivais son personnage. Et la fillette m’a touché profondément. Le regard qu’elle pose sur Sandro juste avant la fin est - pour moi - le regard avec lequel ils nous regardent tous. J’espère que le public, à partir du regard d’Alina, pourra sortir de la salle en emportant avec lui quelque chose qu’il n’avait pas avant, quelque chose qu’il ignorait jusque-là.

 

S.R. : Il y a dans chacun de nous une sorte de ligne grise par laquelle nous départageons les soi-disant «bons immigrés» des «méchants immigrés». Comme le raconte l’ouvrier noir à Sandro, la vie est bien plus compliquée que ça. A travers le regard de l’en­fant, nous regardons ces immigrés comme un mystère. Il y a des choses que l’on comprend et d’autres qu’on ne comprend pas. Par exemple, Sandro ne comprend pas - ou refuse de comprendre jusqu’au bout - la relation entre Radu et Alina. Mais le problème pour Sandro ce n’est pas tant de savoir s’ils sont frères ou amants, mais plutôt de comprendre son propre sentiment à leur égard, surtout lorsque, dans la scène finale, il découvre une Alina très différente de l’idée qu’il s’en est toujours faite. 

 

Maria Pace Otteri – Ecrivain

 

Sandro, l'enfant, est un personnage fort, le fil conducteur du film. Matteo Gadola a été un excellent choix, il ne sonne jamais faux. L'irruption des immigrés était un thème risqué. Dans les fictions télé, par exemple, c’est devenu un sujet bateau, un des ingrédients typiques de notre époque, il y a toujours un immigré qui représente la catégorie. Des apparitions plutôt pénibles. Le film de Marco Tullio est complètement différent, parce que ce sont eux les vrais protagonistes, bien au-delà du prétexte narratif. Leur présence est dénuée de toute rhétorique, ils ne correspondent à aucune des images doucereuses que l’on peut avoir à leur sujet.

La scène initiale de l’immigré qui éclate en sanglots sert à introduire le titre du film, qui illustre aussi son sens profond : « Une fois que tu es né, tu ne peux plus te cacher », et qui est aussi le titre de mon livre. Ce qui veut dire : chacun doit et peut trouver sa place dans le monde, nous sommes tous égaux. On n’a aucun mérite à naître en Italie, ce n’est pas une faute de naître au Soudan. Ce personnage qui a perdu la raison renferme en lui toutes les difficultés, les déchirements, les innombrables embûches qui provoquent la rencontre entre un individu venant d’un autre pays et une société aussi complexe et articulée que la nôtre. C’est une personne qui n’a pas réussi à s’en sortir, quelqu’un qui est peut-être à peine arrivé ou qui est au contraire déjà là depuis longtemps mais se déclare vaincu.

La « Corée » milanaise du film fait partie de la même catégorie de lieux que la « caserne » de Palerme ou les immeubles populaires que je décris dans mon livre. Des réalités totalement nouvelles dans les villes, où les immigrés réinventent une utilisation différente et désespérée de certaines zones abandonnées. Ces endroits sont souvent démolis pour construire de nouveaux bâtiments. Je trouve ça très beau que la fin du film se passe dans un décor de ce type, sans compter qu’on n’a jamais vu ça au cinéma.

Brescia est une des villes qui a absorbé le plus grand nombre d’immigrés. Les rares industries qui existent encore en Italie sont toutes concentrées autour de Brescia. Des grandes entreprises comme Iveco aux petites fabriques employant quelques dizaines d’ouvriers. Il y a eu une transfusion presque totale : les Africains, en particulier Marocains et Sénégalais, sont les nouveaux habitants de la ville. Cela est illustré par la présence de leurs enfants dans les écoles, qui augmente de manière exponentielle d’année en année. Bon nombre d’entre eux sont intégrés, non seulement au sens où ils ont tous les papiers en règle, mais ils participent à la vie de la société tout en parvenant à maintenir leurs traditions. Les Sénégalais, par exemple, ont un véritable lieu de culte à Pontevico, et à ce même endroit il y a tous les ans des rassemblements monstres à l’occasion d’une fête qui a lieu au mois de juin. Il en est de même pour les Pakistanais, les Indiens, les Sikhs. La partie visible de l’immigration est aussi importante que la partie clandestine.

Le personnage interprété par Alessio Boni est très vraisemblable. L'ouvrier qui s’est fait tout seul, qui est devenu propriétaire d'une moyenne entreprise et qui peut donc dire aux autres : " Vous devez en faire du chemin. Moi je suis parti de rien, comme vous, et je suis arrivé jusque-là ". Le typique petit patron du Nord de l'Italie. Alors que son fils est la conscience du film, le seul qui s'interroge sur eux en tant que personnes, et ce, avant même de tomber à l'eau.

J'ai toujours penser que les habitants de notre pays étaient spontanément en avance par rapport aux politiques nationales. Les conflits ne manquent pas, bien sûr, mais il me semble que c'est une osmose naturelle, même lente, qui prévaut. Des enfants qui vont à l'école en passant par l'interdépendance des famille par rapport aux immigrés. Je continue de le penser et de l'espérer. Bien que notre pays ait un gouvernement fruste, totalement myope, et une loi sur l'immigration qui n'aide pas, peut-être que, dans une ou deux générations, la mentalité des gens va changer. Même si le fossé se creusera toujours d'avantage entre ceux qui arrivent aujourd'hui comme immigrés clandestins, à cause d'une loi qui s'est endurcie, et ceux qui sont en Italie depuis longtemps, qui commencent  s'acheter une maison avec l'aide d'un prêt bancaire, à avoir leurs enfants qui vont à l'école et qui parlent italien.