Après deux films se déroulant dans le milieu juif géorgien, vous avez décidé d'affronter un autre territoire social israélien, l'univers militaire. Pourquoi ce changement ?
Je suis d’origine géorgienne, mais je suis d’abord citoyen israélien. À ce titre, je m’intéresse aux différents aspects de la société israélienne, une société où l’armée occupe une place centrale.
C'est la première fois que vous adaptez un roman, Infiltration de Yehoshua Kenaz, un classique de la littérature israélienne. Qu'est-ce qui vous a attiré dans ce roman et quels changements avez-vous introduit dans le scénario par rapport au livre ?
Dans le roman, c’est la vision quasi-clinique de l’univers militaire qui m’a le plus intéressée. J’apprécie beaucoup l’écriture minutieuse de Kenaz, l’attention portée aux détails de la vie quotidienne, aspect qui se manifeste à la fois dans la construction des personnages comme dans la description des événements dramatiques.
Travaillant sur le scénario avec Reuven Hecker - cinéaste et directeur du département de cinéma de l’Université de Tel-Aviv que j’ai connu au moment de mes études -, on a essayé d’être fidèles au livre, mais bien évidemment, s’agissant d’un texte très vaste (plus de 500 pages pour l’édition française), il a fallu renoncer à certains récits secondaires et même à quelques personnages. Ainsi, on a décidé de renoncer au personnage du narrateur qui est absolument central dans le roman pour mettre l’accent sur le groupe, la collectivité.
En ce qui concerne le personnage d’Avner qui, dans le roman, part en prison et est ainsi assez tôt écarté de l'intrigue, on a décidé de le garder au sein du groupe en le faisant purger sa peine dans un lit placé à l’entrée du dortoir de son unité. Il devient ainsi une figure essentielle du film, un pivot canalisant les tensions, les frustrations, les rapports de pouvoir qui prédominent le quotidien des soldats.
Infiltration est également votre premier film historique (le film se déroule, comme le roman, en 1956). Quelles étaient les difficultés posées par ce contexte ?
L’aspect historique du film est déterminant car, dans les années 50, la société israélienne était fortement marquée par l’engagement collectif, l’adhésion de chaque individu à la mission de défense nationale. Sur ce plan, la pression sociale était telle qu’aucun individu n’avait le moyen d’y échapper. Ainsi, on ne peut pas comprendre la psychologie des personnages du film sans prendre en compte le contexte idéologique de l’époque. C’est la raison pour laquelle la reconstitution historique occupe une place primordiale dans le film. Cela se reflète par l’attention portée à chaque détail vestimentaire. Le film a été tourné dans un kibboutz pas loin de Jérusalem où l’on a construit à l’identique une base militaire selon le modèle des années 50...
La plupart des films israéliens traitant de l'univers militaire se déroulent dans des unités combattantes, alors que Infiltration décrit la période de formation des soldats destinés à des emplois de bureaux ou à d'autres postes de services. Qu'est ce qui vous a intéressé dans ce groupe spécifique de l'armée israélienne ?
La plupart des soldats dans cette unité souffrent d’un handicap physique ou psychologique qui les empêche de servir dans une unité de combat. Par conséquent, ils sont dévalorisés d'emblée par une société qui, à cette époque, mythifiait l’image de l’Israélien pionnier et combattant.
Ces soldats luttent donc pour survivre dans un environnement méprisant, parfois hostile, en essayant de prouver qu’ils sont des êtres normaux. Et c’est d’autant plus difficile pour Alon, appartenant à l’élite ashkénaze du pays (il est aussi membre d’un kibboutz, symbole de l’engagement pionnier) qui considère son appartenance à cette unité comme une humiliation. Ses camarades d’unités perçoivent, eux, cette attitude comme hautaine et tentent de la lui faire payer. Ainsi, pour Alon, le fait de s’attacher coûte que coûte au mythe du guerrier israélien est une sorte de péché originel dont il devra finalement payer le prix.
L'unité au centre du film constitue un microcosme de la société israélienne, un concentré de tensions économiques, sociales et ethniques : tensions entre les "sabra" (israéliens nés en Israël) et les nouveaux immigrés, entre les ashkénazes et les séfarades, entre les membres des kibboutz, considérés comme l'élite du pays, et les citadins. Comment avez-vous abordé ces particularités sociales si complexes ?
Cette unité est constituée en effet de soldats originaires des communautés ethniques différentes, comme un miroir de la société de l’époque. En même temps, au sein de l’unité se créent aussi des divisions et des hiérarchies plus complexes, au-delà de la composition ethnique. Elles se forment en fonction de la structure psychologique de chacun des soldats, comme à partir de la dynamique du groupe. Le film reflète donc une tension entre la toile de fond ethnique de chacun des soldats et cette dynamique interne qui permet ainsi à des soldats plus charismatiques que les autres, comme Avner qui est d’origine séfarade, de s’imposer malgré leur conditionnement ethnique.
Comme dans vos films précédents, la sexualité a aussi une place de choix dans Infiltration. C'est une force primaire, animale, capable de questionner, de déstabiliser même, les structures et les valeurs sociales préétablies. Comment avez-vous abordé la question de la sexualité dans le film ?
Le lien entre la vie militaire et sexuelle s’affirme par la notion de conquête. Ce n’est effectivement pas par hasard que l’on emploie le même terme pour désigner un succès amoureux et militaire. Cela est d’autant plus vrai dans un pays comme Israël où l’armée est au cœur de la vie à la fois publique et individuelle. Dans la société israélienne, c’est le succès militaire qui assure le prestige des soldats, de la même manière que la conquête romantique détermine le statut social de n’importe quel individu dans la vie civile.
Pour la première fois, la sexualité prend chez vous une dimension homo-érotique, à travers notamment le personnage de Ben-Hemo, le soldat séfarade. Pourquoi avez-vous choisi de mettre en avant cet aspect du personnage ?
Je dois dire que l’aspect homo-érotique est également présent dans le roman de Kenaz. C’est un élément inhérent à la vie militaire et à cette proximité physique entre jeunes hommes qui cohabitent dans un espace géographique délimité.
Mais je pense que l’homo-érotisme aurait pu se manifester chez d’autres personnages, chez un ashkénaze de la ville comme chez un membre d’un kibboutz. Je ne vois donc pas de lien particulier entre l’appartenance ethnique ou communautaire et l’orientation sexuelle de mes personnages. Infiltration est marqué par un équilibre entre éléments dramatiques et comiques.
Pourquoi avez-vous opté pour ce style ?
Je voulais éviter une identification totale des spectateurs avec les personnages en les maintenant systématiquement dans une position extérieure. Le mélange d’éléments comiques et dramatiques m’a aidé à obtenir cet effet, comme également le fait qu’il n’y a pas un seul protagoniste mais plusieurs personnages principaux ayant chacun une importance plus ou moins égale. Le drame qui se produit à la fin résulte, entre autres, de ce que les motifs perçus jusqu’alors comme comiques prennent tout à coup une dimension véritablement tragique. C’est le cas du personnage d’Alon, mais aussi de certains autres personnages, comme Ben-Hemo par exemple.
On peut voir Infiltration comme une synthèse entre les influences du cinéma d'auteur israélien, d'une part, et du cinéma populaire, notamment le genre de la comédie ethnique, le Bourekas, d'autre part.
Reconnaissez-vous effectivement le lien avec ce dernier genre ?
Il se peut effectivement que Infiltration ait été influencé par le genre Bourekas - genre de films israéliens, comiques, mélodramatiques, basé sur des stéréotypes ethniques et populaires en Israël dans les années 60, 70- notamment en ce qui concerne l’importance des personnages séfarades et du conflit inter-ethnique. En même temps, je dois avouer que sur le plan du traitement dramatique, j’ai essayé d’éviter l’exagération, la caricature et les effets mélodramatiques trop poussés qui faisaient le lot du Bourekas. Au contraire, mon film est plutôt caractérisé par une intériorisation des sentiments, une distanciation même, quitte à renoncer à la capacité d’identification du spectateur.
Le film est construit comme des cercles de violence, de manipulations et d'humiliations qui se referment progressivement sur les personnages. C'est une plongée dans les origines de la violence israélienne liées incontestablement à la mystification de l'armée et de la virilité dans ce pays. À ce titre, votre film est aussi un film politique et d'une grande actualité...
Le film est actuel d’abord dans sa visée humaine et existentielle. Sur ce plan, on peut dire qu’il est intemporel. Il montre que nos soldats ne sont pas des surhommes, que l’échec guette chacun de nous et qu’il faut apprendre à y faire face. La dimension tragique du film résulte de l’aspiration de certains personnages à un idéal inatteignable et du fait qu’ils sont incapables de faire des concessions. Or notre vie est faite d’une succession de concessions qui sont absolument nécessaires pour affronter les difficultés du quotidien. Il faut dire aussi qu’en Israël, notamment à l’époque du déroulement du film, mais dans une certaine mesure encore aujourd’hui, les valeurs collectives occupent une place si centrale que la pression sociale est capable d’écraser n’importe quel individu...
La fin du film est très dure et dénuée de toute catharsis : la tragédie d'Alon, c'est le "triomphe" de la violence, de l'injustice, du mal. Êtes-vous d'accord avec une vision aussi pessimiste de la société israélienne ?
À mes yeux, la tragédie d’Alon signifie surtout le triomphe de la médiocrité et de la mesquinerie. En ce sens, le film véhicule effectivement une vision pessimiste de la société israélienne. Mais je voudrais insister encore une fois sur la portée universelle du film dont le message ne concerne pas seulement l’univers militaire ou même la société israélienne dans sa globalité, mais je dirais n’importe quelle société humaine où des individus se trouvent en situation de conflit et de compétition.