Pour évoquer It's a free world (2007), Ken Loach retourne dix ans en arrière, en 1997, avec un documentaire qu'il réalisa sous le coup de la colère, révolté par le licenciement de 500 dockers pour avoir forcé un piquet de grève. Son inoffensif titre français, Les Dockers de LIverpool, ne laisse pas présager l'enjeu politique qui s'exprime dans la version originale, The Flickering flame, a story of contemporary morality. Le mot-clé : morale.

La politique est chez Ken Loach, avant tout, une question de morale. Toute avancée collective, toute décision, ne peut s'entendre sans référence à une éthique que Ken Loach, marxiste convaincu, recentre inlassablement sur la question de la dignité humaine. Nul profit n'est acceptable dès lors qu'il bafoue une seule personne. Ce que la politique de Margaret Thatcher a obstinément pratiqué. "La disparition de la sécurité de l'emploi des travailleurs et l'augmentation du nombre d'agences de placement sont des éléments très significatifs sur lesquels on ne communique pas, dit Ken Loach. C'est pourtant un fait explicite de la manière dont la vie des gens a changé, et aussi le résultat d'une décision politique, qui peut être remise en question".

Avec Paul Laverty, ancien avocat et scénariste régulier du cinéaste, la conduite du récit de chacun de ses derniers films cherche à exposer avec méthode les grandes lignes d'un système qui, sous de multiples formes, cherche à baillonner toute forme de résistance et de singularité. Mais jusqu'à présent, Ken Loach se tenait du côté des faibles. "Bread and Roses évoquait les immigrés mexicains à Los Angeles et Just a kiss les immigrés de la deuxième génération en Grande-Bretagne, The Navigators parlait quant à lui d'un groupe d'ouvriers du rail luttant contre la privatisation. Le scandale de l'exploitation des travailleurs immigrés en Grande-Bretagne est plus fort que jamais. Nous avons pensé qu'il serait intéressant de se pencher sur l'attitude et l'état d'esprit des gens qui sont de l'autre côté, les exploiteurs. Faire un film sur les exploités aurait été trop prévisible."

Dans It's a free world, le cinéaste surprend en effet et nous place, tout le film durant, du côté d'une héroïne qui, bien qu'issue d'une classe populaire, ne cesse d'en bafouer les valeurs de solidarité.  " Elle est pleine de contradictions, dit Paul Laverty. Le monde d'Angie est une sorte de zone frontière; elle passe "légèrement" dans l'illégalité, à la différence du monde violent des contremaîtres et des chefs d'équipe mais cette violence "légère" possède sa propre violence que je trouve plus insidieuse parce que plus répandue et plus tolérée, ou du moins plus ignorée. "Dans l'attitude libérale à l'extrême de cette Angie se dévoile ainsi une politique générale de l'égoïsme et du mépris humain.

La réussite du film tient dans cette nuance : le film donne aussi à comprendre comment Angie en arrive à des choix révoltants. À travers un personnage emblématique, il met en avant tout un système et un cercle vicieux qui est celui des victimes devenues bourreaux. Avec une grande force cinématographique, la démonstration a l'impact d'un coup de poing. Soudain, les bourreaux ne sont plus lointains et imaginaires. C'est aujourd'hui, tout près, et ce pourrait être nous... si, comme nous y poussent certains leaders, nous abandonnions toute morale.

Philippe Piazzo