Comment est né Chemin de croix ?

Je connais bien les milieux catholiques intégristes dans la mesure où j’ai été amené à les fréquenter durant mon adolescence. En fait, au début des années 90, mon père a ressenti le besoin de se rapprocher de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. A ce moment précis de sa vie, il pensait que c’était la meilleure chose qu’il puisse faire. Cela a duré quelques mois, peut-être deux ans, et puis ça lui est passé. Cette expérience a été forcément marquante pour ma famille et moi. La Fraternité sacerdotale Saint-Pie X a ainsi inspiré la Fraternité Saint-Paul dans le film, pour autant celui-ci n’a absolument rien d’autobiographique.

Quand ma soeur et moi avons démarré l’écriture de Chemin de croix, il n’a jamais été question de raconter notre histoire personnelle, mais celle d’une adolescente qui évolue au sein d’une famille différente des autres. Notre vécu nous a simplement permis d’être plus précis dans la description de cet univers particulier, d’aller plus loin que nous auraient autorisé nos recherches sur le sujet.

Vous ne pouvez pas aller à la rencontre de catholiques intégristes et leur demander comme ça de raconter leur vie pour nourrir votre récit. Il faut connaître un minimum ce milieu, ses règles, ces gens… En fait, l’idée d’un film qui parlerait de religion était là depuis longtemps. Il fallait juste trouver le bon moment pour le faire.

Certaines décisions controversées du pape Benoît XVI, notamment quand il a levé l’excommunication des cardinaux de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X en 2009, la résurgence de pratiques radicales voire le poids des églises évangélistes dans certaines régions des Etats-Unis ont remis la religion au coeur des débats.

Le coeur du film est-il moins le portait d’une jeune fille que de pratiques religieuses ?

Maria est évidemment au coeur du film, c’est même le personnage principal, pour autant je ne peux pas dire que ce soit seulement son histoire. Chemin de croix décrit un véritable système social, en l’occurrence une famille intégrée à une communauté bien spécifique, et Maria est au coeur de ce système : elle y vit, elle y a grandi, mais elle n’y est pas seule.

Nous voulions avant tout décrire la mécanique du pouvoir dans une famille et comment ce pouvoir peut se combiner à une certaine idéologie.

C’est un fait établi que les parents définissent le monde pour leurs enfants. Vous grandissez forcément dans un environnement dont vos parents ont déterminé les contours par leur propre grille de valeurs. Le film adopte un point de vue sarcastique sur le monde tel que défini par les parents de Maria.

Quand vous grandissez dans une famille comme celle-ci, vous passez votre temps à entendre que vous devez suivre le chemin de Dieu, ne jamais vous en éloigner, tout faire - y compris des sacrifices - pour vous rapprocher le plus possible de Lui. Maria suit les préceptes qui lui ont été enseignés, elle va même au-delà des attentes du prêtre. C’est finalement la communauté qui la pousse à devenir une sainte.

Diriez-vous que Chemin de croix est un film qui condamne la religion ?

Non. Il n’est pas question d’un point de vue aussi strict. Je comprends bien sûr que le film puisse être vu comme une charge contre l’Eglise, d’ailleurs il n’est pas tendre avec elle, mais il s’agit aussi d’une charge contre une certaine manière d’élever ses enfants. Personnellement, je n’ai aucun problème avec la religion quand il s’agit de partage, d’entre-aide, d’échange entre les gens.

Il y a deux ans, je séjournais à Los Angeles. En visitant une église, bâtiment très moderne hérité des années 60, j’ai croisé un jeune homme, la vingtaine, accompagné de sa femme et ses deux enfants. Je me souviens de lui en train de prier, agenouillé sur un banc, et de sa dévotion qui forçait le respect. C’était plus fort que moi : j’étais admiratif devant un tel engagement émotionnel. Et puis, en tant que cinéaste, je ne suis pas intéressé par les films à thèse.

Faire un film pour ou contre quelque chose : je ne trouve pas ça très intéressant. La propagande est un genre cinématographique à part entière, mais je préfère un récit nuancé, contrasté, d’où naît la complexité.

Justement, la mère de Maria est une femme sévère, inflexible, jusqu’au-boutiste dans sa conception de la religion et dans la manière d’éduquer ses enfants, alors que le père est discret, presqu’effacé. Pourquoi faîtes-vous reposer toute l’autorité parentale sur la mère ?

Le Catholicisme est très patriarcal : Dieu est le père et le père est souvent Dieu. C’est d’ailleurs ce qui est le plus souvent montré à l’écran quand on en vient à parler de religion, pourtant ce n’est pas toujours comme ça dans la réalité. Il existe des familles très pratiquantes où l’influence de la mère est fondamentale dans la vie quotidienne. Je parle ici de femmes fortes, volontaires, déterminées, qui auraient certainement exercées de hautes responsabilités en dehors du cadre fondamentaliste qui est le leur. Et devinez donc quel genre d’hommes et de maris nous trouvons à leur côté ?

Le père Weber est également une figure dominante dans la vie de Maria. Loin des clichés du genre, vous avez choisi d’en faire un personnage jeune et séduisant. Pourquoi ?

Je connais ce genre de prêtres, et c’est comme ça qu’ils sont.

Christian est le seul ami de Maria qui est moquée par les autres collégiens. Il est amoureux d’elle et il cherche à la sortir du quotidien familial dans lequel elle est enfermée…

C’est exact. Il était vital que nous donnions à Maria cette possibilité de s’ouvrir au monde extérieur à travers sa relation avec un ado de son âge. Le premier pas que vous faîtes en dehors du cercle familial est toujours lié à la première rencontre en dehors de celui-ci. Cela semble un peu cliché à dire, mais c’est la réalité.

Ce n’est pas un hasard si votre héroïne se nomme Maria et la jeune fille au pair Bernadette…

Ce sont deux prénoms très répandus dans les familles catholiques, mais c’est vrai que ce sont aussi des prénoms qui allaient parfaitement avec nos personnages dans le contexte précis de ce film. La famille de Maria porte aussi le nom de Göttler, et ce n’est pas un hasard puisque Gott signifie Dieu en allemand.

Vous décrivez le quotidien ordinaire d’une famille qui ne l’est pas vraiment…

Tout système crée sa propre normalité. Les choses les plus étranges peuvent paraître normales quand vous y êtes habitué. La famille de Maria pense très certainement qu’elle est comme n’importe quelle autre famille.

D’ailleurs la première fois où l’on rencontre la famille de Maria, c’est au cours de leur balade dominicale. Là encore, vous jouez d’une certaine normalité qui se fissure au fur et à mesure que la mère de Maria s’énerve contre elle…

La balade dominicale est très certainement un moment crucial dans la vie d’une famille traditionnelle allemande. Ici elle suit immédiatement le sermon du prêtre aux enfants et ce n’est pas un hasard. La première scène tend à montrer le monde spirituel dans lequel évolue la famille de Maria et la deuxième le monde réel tel qu’elle le perçoit. Et puis c’était bien aussi d’ouvrir le cadre après le monologue du prêtre, une manière de faire respirer le spectateur.

Vous avez privilégié une mise en scène très épurée en adoptant une construction en 14 plans fixes qui sont autant de stations du chemin de croix du Christ. Pourquoi ?

C’est l’idée de départ du film, celle qui a fait qu’il existe aujourd’hui. Je n’aurais jamais réalisé Chemin de croix d’une autre manière. Nous avons démarré l’écriture du scénario avec ma soeur une fois que nous savions que l’histoire progresserait en 14 plans fixes qui correspondaient au chemin de croix. Pour nous, c’était la juste forme que devait adopter le film. L’épure était nécessaire à la narration.

J'ai volontairement limité les effets de mise en scène, je les ai réduits au maximum. J’avais déjà utilisé les plans fixes dans mon premier film, Neun Szenen. C’était mon projet de fin d’études, donc l’épure artistique avait peut-être plus une raison économique, mais je me suis rendu compte au fil du temps que le processus de création allait forcément dans le sens de cette épure.

Vous ne démarrez jamais un projet devant une feuille blanche, vous avez plein d’idées, des notes en pagaille, et progressivement vous coupez, vous réduisez, jusqu’à ce qu’apparaisse le film que vous aviez en tête. La référence aux 14 stations du chemin de croix n’est pas gratuite. Elle sert le film et permet d’entrer plus facilement dans l’histoire qu’il raconte.

Il y a quelque chose de méditatif là-dedans comme cela peut arriver quand vous admirez un tableau. L’utilisation des plans fixes laisse également une totale liberté au spectateur qui peut ainsi poser son regard là où bon lui semble. La caméra, et donc le cinéaste, n’est pas là pour lui indiquer ce qu’il doit voir ou non dans le champ. De manière presque paradoxale, le spectateur n’a pas non plus d’échappatoire à la scène, il doit se contenter du plan ainsi délimité.

La caméra bouge seulement trois fois au cours des 14 scènes et ces mouvements revêtent dès lors une dimension quasi symbolique…

Ces trois mouvements n’ont rien du hasard. Ils correspondent à autant de transitions dans la vie de Maria. Le premier, au moment de la Confirmation, souligne clairement le passage de l’enfance à l’âge adulte, et de manière ironique du monde des vivants au monde des morts puisque le spectateur ne verra plus Maria ailleurs que dans le cabinet du docteur et sa chambre d’hôpital. Le deuxième mouvement correspond au moment précis de la mort de Maria. Le troisième intervient dans le cimetière comme si l’âme de Maria quittait la Terre pour monter au Ciel. Là, à ce moment précis du film, se pose la question de la subjectivité du regard. Certains y voient la preuve de la résurrection de Maria, d’autres un plan large du cimetière où existe seulement l’amoureux de Maria qui se recueille devant la tombe de celle-ci.

Vos choix de mise en scène ont-ils influencé votre travail avec les acteurs ?

Ce n’est jamais évident pour un cinéaste de parler de son travail avec les acteurs. C’est moins la forme que le fond qui conditionne ce travail. Beaucoup de réalisateurs vous diront que la clé de la réussite réside avant tout dans un bon scénario et de bons acteurs.

C’est par exemple le cas de Woody Allen qui - je crois - explique volontiers qu’il dirige sans vraiment diriger, et pourtant tous ses acteurs semblent jouer de la même manière d’un film à l’autre. Ma manière de travailler relève plus de la technique que de la psychologie. En l’occurrence, j’ai eu de la chance de collaborer avec des acteurs incroyables, du coup ils savaient ce qu’ils devaient faire et comment le faire, de mon côté j’agissais plus volontiers en guide qui leur indiquait comment bouger dans le plan, comment se placer. Il y avait une dimension théâtrale à ce tournage.

Justement, avez-vous beaucoup répété avant de tourner ?

Oui. C’était d’ailleurs la seule manière de procéder. Nous répétions une journée entière et nous tournions le lendemain. Nous avons essayé dans la mesure du possible de respecter le cours du récit même si nous n’avons pas pu suivre tout dans l’ordre chronologique. Pour moi, il n’était pas question de démarrer le tournage avec les scènes de fin à l’hôpital. La première scène que nous avons mise en boîte était celle de la ballade dominicale en famille quand Maria sacrifie son manteau au froid de l’hiver.

Combien de temps a pris le tournage ?

Nous avons tourné en 28 jours, soit deux jours par scène. Nous étions dans l’ouest de l’Allemagne pas très loin de la frontière française.

Comment avez-vous trouvé votre Maria ?

Honnêtement, je m’attendais à un très long casting. Je me voyais déjà en train de parcourir le pays d’un bout à l’autre en visitant une par une toutes les écoles de théâtre. Cela fait d’ailleurs parti du folklore cinématographique, tous ces réalisateurs qui vous expliquent qu’ils ont passé de très longs mois à auditionner des milliers d’enfants ou d’ados pour un rôle. Lea van Acken n’avait jamais fait de cinéma avant Chemin de croix. Elle était inscrite dans une agence de casting que j’avais consultée. Elle s’est présenté le premier jour aux auditions

J’ai su immédiatement que c’était elle qui jouerait Maria. Elle correspondait parfaitement à l’idée que je m’étais faîte du rôle et du personnage. En plus, elle avait le même âge, soit 14 ans au moment d’auditionner puis de tourner. Le soir, une fois rentré chez moi, je n’arrêtais pas de me dire que tout ça n’était pas réel, que ce ne pouvait pas être aussi facile. J’ai été très agréablement surpris. Lea van Acken s’est avérée une comédienne extrêmement impressionnante. Je n’ai rien eu à lui dire ou presque. Elle est à la fois très innocente et très concernée, elle sait ce qu’elle doit faire et comment le faire. Je n’ai eu qu’à m’assurer qu’elle vivait au mieux cette première expérience devant la caméra.