WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN, de Lynne Ramsay. 

C'est la mise en scène qui impressionne d'abord. Le premier plan sur une porte fenêtre où les rideaux volent doucement. Tranquillité bourgeoise. Mais une inquiétude naît du silence puis des cris sourds qui bientôt éclatent avec les images d'une fête paienne où la couleur rouge submerge l'écran. Début d'un puzzle sensitif. Des indices (une petite fille blessée à l'oeil, des flash-backs, des éclairs de violence et le montage alterné entre une femme qui vit avec mari et enfants dans une riche demeure et la même qui, des années plus tard, se retrouve seule dans une bicoque).
Rien n'est dit qu'avec des images. Du début à la fin. Composé uniquement, à la différence du roman de Lionel Shriver que la réalisatrice adapte, d'aucune explications ou commentaires.
Nous voilà face à des souvenirs, des cauchemars, des visions et les fragments d'un présent qui nous font immédiatement comprendre la nature du drame et de la violence sans qu'ils ne soient explicitement évoqués.
Parce qu'ils sont inexplicables ? Le titre du film ne s'inscrit qu'à la toute fin : Il faut qu'on parle de Kevin... Un titre en forme de conclusion, mais dont le spectateur attend la formulation très tôt dans « l'histoire » et qu'il reçoit comme une délivrance. Voilà précisément ce à quoi mène le kaleidoscope d'images de Lynne Ramsay. Cette attente, ce désir qui s'exacerbe au fil des séquences, c'est cette envie que quelqu'un parle, nous parle de Kevin. D'où une frustration, qui est le thème même du film. Où nous conduisent nos silences ?
Avec Kevin, qu'est-ce qui se passe ? En lui. Qu'est-ce qui s'est passé, avec lui ? Et que se passe-t-il avec nous, qui assistons, aussi démunis que sa mère, à l'évolution d'un enfant qui grandit dans la défiance et dans l'exercice calculé du mal qu'il peut faire aux autres, mais d'abord aux siens.
Il faut qu'on parle de Kevin...
Cette necessité de la parole reste suspendue entre les images. Quand la mère va-t-elle en parler ? Et le père ?
Et si c'était à nous, les specateurs, d'en parler ? Tandis que la réalisatrice ne fait que montrer, et démêler les images, ne cessant d'en gratter les signes possibles qui fourniraient le début d'une conversation, d'une explication.
L'impossibilité de dire : va-t-on la relier à l'image, magnifique, de Tilda Swinton, immobilisée dans la rue près d'un chantier où le bruit des marteaux piqueurs rendent fous... mais peut-être moins que les pleurs du bébé qu'elle a tant de mal à tenir dans les bras ? Si seulement ils pouvaient les couvrir à jamais...
L'impossibilité de croire que l'histoire qu'on lit à son enfant le soir, qui devient le seul moment où il se blottit affectueusement dans vos bras, entrouvre en même temps une prise de conscience de l'exercice possible et définitif de la cruauté. Raconter l'histoire de Robin des bois et en être, littéralement, physiquement, ensuite, transpercé, à mort.
L'impossibilité de déterminer alors qui est la cible et qui est la flèche. Dans la relation ambigüe qui unit la mère et son fils, qui est la plaie et qui est le couteau ? La principale victime n'est-elle pas le premier bourreau ? Cela trouble, bien sûr, d'autant plus que c'est autant l'amour que le manque d'amour qui semble créer ce déséquilibre. Mais c'est toujours en images que Lynne Ramsay semble nous dire « Il faut qu'on parle de Kevin.. ». Lorsqu'elle filme la pupille d'un tueur et qu'elles ne reflètent pas un regard mais une cible de tir à l'arc, ne ressent-on pas alors que celui va tirer se ressent, se voit, d'abord, lui-même, comme la première cible ?
Comme dans son très beau Ratcatcher, qui la révéla au festival de Cannes 1999, puis dans Le Voyage de Movern Callar (2002), plus radical, plus âpre, plus malaisé mais plus fort, la cinéaste écossaise livre, après neuf ans d'inactivité involontaire, un nouveau film qui va jusqu'au bout d'un voyage qui ne craint jamais d'aller plus loin dans l'obscurité et l'intimité, quitte à (et sans issue ?). De nouveau, elle signe un film sans psychologie ni discours, mais qui détaille ici toutes les failles et les cicatrices entre une mère et un fils qui, peu à peu, creusent un fossé infranchissable entre les membres d'une même famille. Les cadres, l'espace, les couleurs, l'utilisation à contrepied des musiques... La sûreté de la mise en scène est infaillible. C'est dans le montage que le film perd un peu de nerf. Trop long, parfois redondant, il installe un système par sa durée alors que la brièveté nous aurait laissé dans cette incertitude qui est la nature même du projet
Mais le malaise que veut faire naître le film, la question qu'il veut que l'on se pose, traverse aussi les corps des acteurs de façon éblouissante. La mise en scène, c'est forcément, aussi, le choix des acteurs, et de leur image. Immédiatement explicites : la fluidité androgyne de Tilda Swinton (dans les fondus au blanc, et dans les scènes de visite en prison, on peut lire sur son visage et dans ses gestes comme son amour pour son fils, et son manque d'amour, la désaxent définitivement); le corps lourd du mari (John C. Reilly), rassurant et embarrassant à la fois; la beauté coupante de l'adolescent (Ezra Miller, l'ado de Afterschool) qui jouit de la séduction qu'il exerce sur les autres (tee-shirts trop courts, mèche de cheveu qui tombe, pas par hasard, vers les lèvres) pour mieux blesser sans en avoir l'air.
Lorsqu'au terme du film, la barbarie s'est accomplie, le film se remet en perspective : avec les faits divers dont il s'inspire, avec les films auxquels il s'apparente, notamment Elephant de Gus Van Sant. … Kevin a beau alors être un beau moment de cinéma, net avantage au second, éthéré et violemment charnel, surtout très concis donc plus percutant.
Mais avantage à Lynne Ramsay face au Gus van Sant 2011... RESTLESS, film d'ouverture de la selection officielle-section Un certain regard. Là, c'est la chute brutale. Mieux vaut oublier Elephant ou Last Days. On est très vite effaré de la mollesse, de la joliesse fade, de cette comédie romantique gnagnan qui emprunte à la fois à Harold et Maud (l'ado fasciné par la mort et qui squatte les obsèques de parfaits inconnus) et à Love Story (ils sont jeunes et beaux; elle va mourir, il va l'aimer, sur fond de beaucoup beaucoup de musique). Ces deux hit des années 70, remixés sans vergogne et sans invention, deviennent pretexte à une bluette new look, façon gravures de mode et photo léchée pour magazine sur papier glacé. Aucun intérêt. Ajoutez un fantôme, jeune soldat japonais mort au combat en 1941, devenu le seul ami du héros, et la mesure de la niaiserie est à son comble.
Pour supporter l'ensemble une heure et demie durant, heureusement, reste le Gus van Sant qui a le goût de fixer, de façon quasi fétichiste, la beauté adolescente. Ici, les deux héros sont beaux à tomber par terre. On n'attend que ça : qu'ils s'embrassent, qu'ils se prennent la main, qu'on les filme... enfin, euh, une et demie sans rien d'autre, ça lasse quand même aussi un peu.
Le jeune homme a des faux airs de Denis Hopper avec mèche blonde et peau de bébé; ce qui tombe bien : c'est son fils, Henry (Hopper, donc, 20 ans). La jeune fille, si-gracieuse-et-pleine-d'idées-folles-alors-qu'elle-va-mourir-dans-trois-mois, c'est Mia Wasikowska. Une merveille. Dans un film qui irait direct dans les bacs video s'il n'était signé d'un nom aussi réputé.
Philippe Piazzo