15 août 1947

En se retirant des Indes, le Royaume-Uni n'avait aucune intention de les laisser en position de force. Pour des raisons stratégiques, il lui sembla judicieux d'exploiter les dissensions internes de son ancienne colonie et de favoriser sa sécession.Certains musulmans initialement favorables à la Partition, crurent qu'elle annonçait la fin des persécutions.

En réalité, elle entraîna un exode massif, obligeant les Hindous à quitter précipitamment leurs terres ancestrales pour gagner le sud, tandis que les musulmans, tout aussi dépossédés, faisaient le chemin inverse. Des milliers d'innocents furent massacrés.Tariq Khan, le père de Casim, héros du film, est l'un de ceux qui sont parvenus à fuir.

Installé en Écosse, il n’a pas oublié la tragédie de 1947. Sa vie familiale heureuse, sa maison confortable et son activité professionnelle prospère ne suffisent pas à lui faire oublier les évènements tragiques vécus des années auparavant. Tariq vit replié sur lui-même, immuable, rétif à toute forme de changement. Et depuis son arrivée à Glasgow, c'est toujours vers la communauté pakistanaise qu'il se tourne lorsqu'il est confronté à l'hostilité et au racisme. Ce réflexe ne l'a jamais quitté, alors même que les certitudes du passé lui semblent chaque jour plus chancelantes.

11 septembre 2001

Le scénariste Paul Laverty était aux États-Unis lors des attentats du World Trade Center et fut frappé par la vacuité des reportages et l'explosion de patriotisme : “Une maison sur quatre – et chaque voiture – arborait le drapeau américain.

Peu après, j'ai appris qu'un Sikh (!) s'était fait tuer dans une station essence de l'Arizona.” Une amie de Glasgow lui confia que sa jeune nièce Najimee avait maintenant peur de sortir le soir, et qu'une de ses copines s'était fait arracher son foulard : “Najimee a toujours habité cette ville où elle se sentait chez elle. Maintenant, elle sait qu'elle y sera à jamais considérée comme une étrangère. Comment les choses peuvent-elles changer aussi brutalement?”

À la même époque, l'interprète du rôle de la soeur de Casim, Shabana Bakhsh (actrice bien connue en Écosse pour sa participation au feuilleton “River City”) entamait sa deuxième année d'études dans une école d'art dramatique. “Je n'observais aucun changement chez la moitié de mes condisciples. Mais, certains, à la lecture du journal, se tournaient vers moi et lâchaient : “C'en est une!” J'avais oublié que je faisais partie d'un lot…”

Tout cela amena Paul Laverty à écrire cette histoire basée sur le thème classique de l'affrontement entre appartenances religieuses et élans du coeur. “La perception que le monde a de nous peut changer d'un instant à l'autre. Cela m'a fait réaliser la fragilité de toute chose.” Le scénariste a également été inspiré par le poète Robert Burns : “Ae Fond Kiss (titre original du film) est un poème de Robert Burns, dédié à l'être aimé qu'on l'oblige à abandonner. C'est une ode plutôt qu'un cri de protestation contre la société qui sépare ceux qui s'aiment. Sa mélancolie plane sur l'histoire d'amour de Casim et Roisin.”

Cette histoire n'a pas seulement pour but d'émouvoir. Elle éclaire aussi les conflits qui se développent au sein de la famille de Casim lorsque celui-ci s'éprend de Roisin. “Les parents désirent profondément voir leurs enfants épouser quelqu'un qui leur ressemble” observe Paul Laverty, qui s'intéresse également “au processus d'émancipation et de rejet des croyances parentales, étape sérieuse et lourde de conséquences dans la vie d’un jeune adulte.”

JUST A KISS traite aussi de l'identité – non seulement celle que se forge un individu, mais aussi l’identité imposée par sa famille et sa communauté. Paul Laverty est fasciné “par le fait que nous parlions froidement d'un “enfant musulman” ou d'un “enfant catholique”, sans songer un instant à ce que ce gosse fera de son avenir.”

À l'inverse de MY NAME IS JOE et SWEET SIXTEEN, les deux précédents films écossais du tandem Loach/Laverty, , JUST A KISS n'est pas focalisé sur un individu, mais sur un groupe de personnages, au sein duquel les familles et univers respectifs de Casim et Roisin ont autant d'importance que les deux amants eux-mêmes.

“Ces jeunes sont intelligents, ils bénéficient de nombreuses opportunités, mais ils endurent d'énormes pressions psychologiques du fait de leur culture et de leur religion”, explique Paul Laverty, qui connut lui-même une longue période d'endoctrinement durant ses études religieuses.L'onde de choc du 11 septembre et la menace croissante d'une guerre contre l'Irak rapprochèrent le scénariste de la communauté asiatique de Glasgow et lui firent découvrir un monde contrasté, “où on croise des musulmanes voilées, des vieillards assis en groupe sur les marches d'une mosquée et des jeunes qui sillonnent les rues en faisant rugir les moteurs de leurs voitures.”

Un monde qui semble au premier abord exotique, mais se révèle étrangement familier: “Plus j'en apprenais sur la communauté pakistanaise, plus j'y découvrais des similitudes avec la minorité catholique de la génération précédente. À l'image des Pakistanais d'aujourd'hui, les immigrés catholiques irlandais furent diabolisés. On les disait paresseux et stupides, et on les accusait d'allégeance à une autre nation ainsi qu’à un autre Dieu.”

Mais, en approfondissant ses recherches, Paul Laverty découvrit la relativité de ses propres jugements : “Plus j'en apprenais sur le sujet, plus je réalisais la vacuité des stéréotypes. Car, à l'échelle d'une seule et même famille, coexistent de multiples façons d'appréhender son identité.

C'est ce que j'ai tenté d'illustrer à travers le portrait des Khan, en me mettant à l'écoute des personnages, en essayant de me laisser guider par eux et d'appréhender leur nécessaire évolution.”

JUST A KISS cherche à montrer les liens qui unissent une communauté sans craindre pour autant de remettre en question ses valeurs. “Les Pakistanais traditionalistes n'y sont pas plus épargnés que l'establishment chrétien ou les propagateurs d'un racisme “originaire” en quête de légitimité.

Ce film soulève plus de questions qu'il n'apporte de réponses ; c'est sans doute sa raison d'être.”