Comment est née l’envie de faire ce film ?
Nathalie Mansoux : Cela fait dix ans que je vis à Lisbonne. En 2007, j’ai entendu parler à la radio de cette histoire de déportés. Intriguée, j’ai voulu en savoir davantage et une amie açorienne, avocate, qui travaillait pour une association d’accueil pour les déportés, m’a invitée chez elle pour que je puisse voir de mes propres yeux la violence qu’impliquaient ces déportations.
L’arrivée de ces hommes tatoués, parlant anglais, ayant oublié presque tout leur portugais et totalement imbibés de culture américaine, contrastaient fortement avec les habitants des Açores qui sont très conservateurs, et qui portent un regard réprobateur sur les nouveaux arrivants. Après avoir rencontré plusieurs de ces hommes, j’ai décidé de faire un film. Une productrice indépendante m’a immédiatement soutenue et s’est occupée de trouver les financements nécessaires à sa réalisation.
De l’idée originale au film fini, il y a souvent un long chemin. Est-il le cas pour votre film ?
Lors de la recherche de financements, j’ai dû réécrire le film de nombreuses fois. J’avais donc une idée assez claire de la structure du film. Cependant, lors du tournage je n’ai pas réussi à filmer tout ce que j’avais en tête et j’ai dû faire des compromis lors du montage. Par exemple, au début, je voulais montrer les liens personnels entre les familles restées aux États-Unis et les hommes déportés aux Açores, mais cela n’a pas fonctionné.
Parfois, certains hommes étaient à l’aise devant la caméra, mais le récit des familles n’était pas intéressant, ou vice-versa. J’ai eu aussi un peu de mal à trouver ces familles, car d’une certaine façon c’est un sujet tabou et ils n’ont pas très envie d’en parler. Beaucoup d’entre elles, ont refusé d’être filmées.
D’autre part, au moment du montage, on s’est rendu compte que le matériel tourné aux États-Unis était très différent de celui tourné aux Açores. Ceci est sûrement dû au fait que je n’ai pas réussi à avoir la même proximité avec les familles aux États-Unis, qu’avec les hommes déportés, avec lesquels j’ai passé beaucoup plus de temps. Au début, on a essayé de monter le film seulement avec les images tournées aux Açores, cependant je trouvais que la situation de ces hommes aurait d’autant plus de force si on connaissait le contexte américain. J’ai alors assumé ce côté un peu informatif du début du film.
Comment ces hommes déportés ont-ils reçu votre idée de faire un film sur leur situation ?
Parmi les déportés, certains ont réussi à s’intégrer, à se reconstruire, à refonder une famille et à retrouver un travail. Cependant, ceux-ci n’avaient aucune envie qu’on leur reparle du passé, et que leurs voisins les identifient à des déportés. Par contre, ceux qui vivaient dans les maisons d’accueil étaient bien plus réceptifs à l'idée de faire un film sur leur situation. Et finalement, c’était eux qui m’intéressaient le plus, car ils représentent l’absurde de ces déportations. Ils sont couverts de tatouages, ils parlent anglo-américain, ils n’ont pas de famille sur l’île, ou s’ils en ont, la famille les renie. Ils n’ont rien à faire au milieu d’une population très conservatrice.
J’ai fait beaucoup d’interviews pour écouter leurs différentes histoires. Tony, un des personnages principaux, s’est tout de suite prêté au jeu, il s’est presque assumé en tant qu’acteur. Notre complicité était telle qu’il me donnait même des indications. J’ai pu compter sur lui pendant tout le tournage, à l’inverse d’autres qui étaient partants pour participer au début mais qui m’ont abandonnée en cours de route.
Vous finissez votre film avec une séquence d’images de structures métalliques, accompagnées des sons de la nature de l’île. Que pouvez-nous nous dire sur cette séquence ?
Avec cette scène, je voulais montrer d’une certaine manière le désordre mental de ces hommes. Ils sont tiraillés entre leurs souvenirs et leur vie actuelle. Ils sont contraints à vivre sur l’île, mais ils ne savent pas où ils sont. Ils pensent qu’ils seraient mieux aux États-Unis, mais en même temps, ils critiquent les États-Unis parce qu’ils ont été expulsés. Les familles açoriennes qui ont émigré sur la côte est des États-Unis ont contribué à la construction de ces usines, de toute cette ferraille, alors ces images, pour moi c’est eux.
Propos recueillis par Juan Sebastien Seguin pour le Festival Cinéma du Réel 2013