Convaincue par le producteur de la 20th Century Fox Ben Lyon de changer de nom, Norma Jeane Baker, née Mortenson, devient Marilyn Monroe en 1946, mais elle a déjà compris l’importance de l’image dans le système hollywoodien. Dès 1942, les séances photos, les magazines et la publicité diffusent une figure immédiatement identifiable : celle d’une blonde glamour, sensuelle et accessible. Le mythe naît autant dans la photographie que dans le cinéma, et avant même ses grands rôles, Marilyn apprend à transformer son apparence en langage universel dans l’Amérique à la fois lubrique et puritaine des années 1950.
Niagara © The Walt Disney Company
L’objet de la promotion-studio
Qui d’autre que le cinéma pouvait donner à ces photos figées une dimension spectaculaire, dès lors qu’il anime 24 images par seconde ? La révélation survient dès 1950 avec Quand la ville dort, de John Huston, grand film noir où se croisent corruption, désirs et destins brisés. Les critiques sont excellentes. Après plusieurs années sous contrat à la Fox, le studio déploie tous les moyens nécessaires pour faire d’elle une vedette : professeurs, répétiteurs, campagnes de presse et promotion massive, ainsi que les fiches biographiques – souvent fausses – diffusées urbi et orbi en attendant le tournant. Il surviendra avec Niagara (1953), drame spectaculaire où la présence de Marilyn domine un décor grandiose et semble rivaliser avec la puissance des célèbres chutes. Ce film à petit budget est un succès au box-office et Henry Hathaway met en scène Marilyn pour une fois dans un rôle de femme fatale. La noirceur de son personnage ajoutée à la flamboyance du Technicolor – utilisé pour la première fois au cinéma – donne un contraste saisissant de sensualité.
7 ans de réflexion © The Walt Disney Company
Le temps des choix décisifs
Jusqu’ici la célébrité de Marilyn semble lui avoir été imposée, fabriquée par des studios fin connaisseurs en la matière. Mais au début des années 1950, après le triptyque Niagara, Les Hommes préfèrent les blondes et Comment épouser un millionnaire, Marilyn est au faîte de sa gloire et comprend parfaitement la puissance qui se dégage derrière son image. Elle comprend également les mécanismes du vedettariat et les utilise avec intelligence, allant jusqu’à renégocier son contrat avec la Fox deux ans avant son terme car elle estimait qu’il ne reflétait pas sa renommée. Le résultat brillant de ce calcul atteint son apogée avec sa première collaboration avec Billy Wilder dans 7 ans de réflexion (1955), comédie satirique où la sensualité de Marilyn, alliée à sa candeur naturelle, nourrit un jeu constant entre séduction, humour et fantasme. La célèbre scène de la robe blanche soulevée par une bouche de métro devient instantanément l’une des images les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Elle dépasse largement le film lui-même pour entrer dans la culture populaire mondiale. Pourtant, Marilyn refuse progressivement d’être réduite à cette seule figure de blonde sexy. Elle cherche à imposer une autre facette de son talent. Cette volonté devient particulièrement visible avec Arrêt d’autobus (1956), comédie américaine mêlant observation sociale et chronique sentimentale, où elle révèle pleinement les qualités d’une comédienne sensible et spirituelle. Pour la première fois, elle choisit elle-même son personnage et son réalisateur, privilégiant un rôle moins virginal et plus vulnérable que ceux qui ont fait son succès. Elle clame alors publiquement son envie de jouer des rôles dramatiques et complexes. Cette évolution se poursuit avec Le Prince et la Danseuse (1957), un film en apparence mineur, petit conte sentimental plein d’humour. Mais il est produit par Marilyn Monroe Productions, société qu’elle crée afin de gagner davantage de contrôle sur sa carrière. Cette initiative demeure exceptionnelle pour une actrice hollywoodienne de l’époque, le dernier exemple en date étant Mary Pickford à l’époque du cinéma muet, et témoigne de sa volonté de ne plus dépendre entièrement du système des studios.
Certains l'aiment chaud © Mediawan
Naissance d’une grande actrice dramatique
La même année, elle poursuit sa formation à l’Actors Studio de New-York auprès de Lee Strasberg lui-même, qui deviendra un intime. Cette recherche artistique accompagne son désir d’être reconnue comme une véritable actrice dramatique et plus seulement comme un symbole de séduction. Cette évolution trouve son aboutissement dans Certains l’aiment chaud (1959), comédie burlesque portée par un rythme effréné, les quiproquos et les airs de jazz qui les entraînent. De prime abord, Marilyn y reprend le personnage familier de la blonde naïve, un rôle qu’elle hésite à accepter. Pourtant, la mise en scène de Billy Wilder lui apporte une profondeur inattendue, car derrière la légèreté de Sugar Kane affleurent la fragilité, le raffinement et une forme de mélancolie qui dépassent le simple cliché. C’est toute l’ambiguïté de son jeu : subvertir les codes de l’image qui ont fait son succès et ne jamais s’y laisser enfermer. Au début des années 1960, le décalage entre la femme et le personnage devient de plus en plus intenable : Marilyn cherche toujours à être reconnue comme une véritable actrice alors que le public continue de voir avant tout le symbole qu’elle représente. Il faudra attendre Les Désaxés (1961), vaste drame crépusculaire aux accents de western moderne, où son humour triste, sa fragilité et sa profonde humanité donnent au récit une dimension presque testamentaire. C’est notamment dans la scène où son personnage Roslyn, qui dit tout ce qu'elle pense, crie son mépris devant la victoire des hommes sur les chevaux traqués, chassés par un avion et ficelés pour la boucherie, que Marilyn y apparaît vulnérable, mélancolique, profondément humaine. Toute sa carrière semble résumée dans cette opposition entre le personnage admiré par le monde entier et la femme qui cherche encore à exister derrière lui.

Les Désaxés © La Filmothèque Distribution
Marilyn Monroe est morte, vive Marilyn
Comme toute fin, la mort de Marilyn Monroe la nuit du 4 août 1962 marque le commencement d’une autre histoire : celle des films inachevés, des images reproduites ad nauseam et des légendes qui ne cesseront plus de se multiplier. Dès l’annonce de sa disparition, les récits contradictoires prolifèrent, car le mythe ne se satisfait pas du probable. Au fil des décennies, biographies, documentaires, romans et enquêtes cherchent à dévoiler la “vraie” Marilyn, mais aucun n’épuisera son mystère. Peu à peu, l’image remplace la femme : Norma Jeane s’efface derrière Marilyn. Cette confusion nourrit une fascination qui ne faiblit jamais.
Née dans les studios hollywoodiens, façonnée par le cinéma puis réinventée après sa mort, Marilyn Monroe est devenue bien davantage qu’une actrice : une légende universelle.


