D'où vient l'idée de La Blessure ?

Nicolas Klotz : D'un livre de Jean-Luc Nancy, L'Intrus, dans lequel il raconte sa greffe cardiaque. Dès la première page, il pose la question : comment entrer dans un territoire ? Et une fois entré, qu'est ce qui se passe ? Son corps a rapidement commencé à rejeter ce cœur venu d'un(e) autre. « Mon cœur peut être le cœur d'une femme noire » dit-il. Avec le rejet, il a découvert ensuite toute une population étrangère qui sommeillait en lui depuis toujours, remontant à la surface, provocant cancer, leucémie, zona… Demander à l'étranger de laisser à la porte sa culture, sa langue, son corps, son mode de pensée, son inconscient, son histoire, le timbre de sa voix, son regard, c'est supprimer ce que Jean-Luc Nancy appelle son étrangeté. J'avais envie de travailler L'Intrus sur un plateau de théâtre et pour préparer ce travail, Elisabeth et moi avons fait toute une série de rencontres avec des demandeurs d'asile africains, tchétchènes et d'Europe de l'Est. Des personnes « intruses », qui sont là et qui attendent à leur manière d'être greffées à nous. On a passé du temps avec eux dans des squats, des hôtels, des lieux administratifs, et puis peu à peu j'ai commencé à les filmer. Le corps mais pas le visage. Ils ne voulaient pas que je filme leur visage. J'ai donc filmé des corps sans tête, des corps assis, qui parlaient ou qui gardaient le silence. Au fur et à mesure de ce travail, a surgi le désir de partir de cela pour écrire un long-métrage qui raconterait non pas comment les gens disparaissent dans la non-visibilité, dans la décomposition, comme dans Paria mais, au contraire, comment ils apparaissent, comment ils viennent à la présence, comment la venue de l'étranger s'incarne devant nous, dans le cadre de la caméra. C'est à partir de là qu'Elisabeth a fait tout un parcours de rencontres, de collectes.

Comment s'est organisée l'écriture ?

Elizabeth Perceval : Au début je ne connaissais pas grand chose aux questions de demande d'asile. J'ai commencé par rencontrer les directeurs des principales organisations et associations, et j'ai eu la chance de tomber sur des gens très bien qui m'ont laissé accès à tous les lieux d'accueil aux réfugiés. Sans leur accord et leur complicité, je n'aurais certainement pas pu mener ce travail. Voilà, le voyage a duré un an et demi, pendant ce temps j'ai collecté un ensemble de choses avec les personnes que je rencontrais, les lieux, des choses aussi qui se passent autour de nous chaque jour à tout moment. Il ne s'agissait pas de faire un film sur la demande d'asile, avec son lot de statistiques, de preuves… mais d'écrire une histoire depuis l'expérience sensible du réel. Pour les films que nous faisons, le scénario ne peut pas être une pure création, il s'agit de construire, d'organiser l'écriture en rassemblant un ensemble d'éléments que l'on choisit. Cela devient d'une certaine manière la création de toutes les personnes que j'ai rencontrées.