A l'origine, qu’est-ce qui vous a amené vers ce récit ?
Cette envie émane d’un heureux hasard, d’une discussion que j’ai eue avec les trois comédiens qui jouent dans le film. Alors que nous parlions du jeu et des différentes méthodes pour aborder un rôle et réaliser des films, nous avons soudainement pensé à John Cassavetes, à sa façon de diriger les acteurs, de faire sortir certains sentiments qu’ils ont en eux. Nous avons alors décidé de mener notre propre expérience en nous référant à ce schéma, en nous inspirant de sa façon de travailler. Lorsque le projet a pris forme, il n'y avait aucune histoire et nous avons commencé par nous poser sur les personnages, leur personnalité. J'ai demandé à chaque acteur de penser à l’un de ses personnages et d’en choisir un, celui qu’il aimerait interpréter. Nous avons ensuite, ensemble, créé une histoire autour de chacun de ces personnages et imaginé leur passé.
Pourquoi avoir choisi de centrer cette histoire autour de Noël ?
Lorsque les personnages ont pris corps, je me suis penché sur leur histoire et une image s’est immédiatement imposée à moi, celle d’un bar karaoké, la veille de Noël. Il m’a semblé que c’était l’endroit idéal, celui où ces trois amis pouvaient se retrouver et passer une nuit ensemble. Noël est le symbole, en Finlande, de la plus importante des réunions familiales, chaque famille se retrouve pour célébrer ensemble cette fête. Ceux qui sont seuls, qui n’ont pas de famille, comme ces hommes divorcés, se sentent terriblement isolés et s’ils ont l’impression d’être abandonnés, cette sensation s’accroît au moment de Noël. Un bar karaoké, totalement désert, s’impose de manière évidente comme un endroit des plus sordides pour passer le réveillon de Noël. C’est ainsi que la conjonction de Noël avec ce bar m’a semblé parfaite pour raconter l’histoire de ces trois hommes et celle de leur solitude.
Existe-t-il un lien symbolique entre ces trois personnages et les trois Rois-Mages ?
Oui, en fait le récit dans son intégralité s’inspire ou se trouve basé sur la Bible et l’histoire de Noël. Au-delà du symbole des Rois-Mages, il y a également celui de l’enfant, du mystère qui entoure le père, dont l’identité reste secrète. On retrouve également, au coeur du récit, la présence de Magdalena. Evidemment, c’est une adaptation totalement libre et surtout pas un film religieux. Il s’agit d’une aventure humaine. La représentation de ces trois hommes ou trois Mages, ne pouvant se targuer d’avoir eu dans leur vie un comportement exemplaire et manquant particulièrement de sagesse, reste une représentation quelque peu ironique.
Erkki, Matti, Rauno et les autres personnages du film sont liés par leur terrible solitude, est-ce une réalité qui vous fait peur ? Que vouliez-vous exprimer au travers de leur cheminement ?
Comme ces trois personnages, nous avons tous des secrets enfouis au fond de nous et nous sommes tous vulnérables. J'espère, en ce sens, que les spectateurs se sentiront d’une certaine façon rassurés face à ces trois hommes qui acceptent de se confier, se déshabillent émotionnellement. Ils pourront s'identifier facilement à ces personnages, à leurs problèmes. De nombreuses femmes m'ont confié que ce récit leur avait permis de pénétrer des comportements typiquement masculins et que cette intrusion psychologique leur permettait du coup demieux cerner certaines réactions de leur compagnon. Au départ, c’était pour moi un récit typiquement finlandais, finalement c’est un sujet international, universel.
Après avoir défini les personnages directement avec les acteurs, dans quel sens avez-vous travaillé avec eux pour trouver l’intimité du film, le construire ?
Nous n’avions aucun script sur le plateau. Les acteurs maîtrisaient chacun leur personnage, leur histoire, je leur avais donné quelques précisions sur la première scène, celle de leur rencontre, au-delà, ils ne connaissaient pas la trame globale du récit et n’avaient aucune information concernant le passé des autres personnages. Je tenais, tout en leur signifiant certaines directions, en leur parlant de chaque scène, à leur laisser une grande latitude d’improvisation. Il me paraissait très important qu’ils soient à l’écoute, ouverts aux problématiques des autres acteurs, capables de réagir instantanément aux réactions des autres.
J’ai également introduit au coeur du récit, sans leur en parler préalablement, de nouveaux personnages dont la présence soudaine devait les surprendre. Celui de la femme notamment, lorsqu’elle pousse la porte du bar. Ils ne l’avaient jamais vue auparavant et ils ont tout d’abord cru tous les trois que c’était une figurante, une cliente, ils ne savaient pas qu’elle avait un rôle à tenir, un rôle central que j’avais discrètement préparé avec elle. J’avais envie de saisir leur surprise et qu’elle soit totalement spontanée. Ils ont su ensuite parfaitement s’adapter à cette nouvelle situation narrative.
Qu’ont-ils apporté chacun à leur personnage ?
Je leur ai demandé de se caler sur leur propre expérience pour nourrir leur personnage. Ils ont tous la cinquantaine et ils ont traversé des épreuves difficiles, douloureuses, des divorces, des batailles professionnelles, ils ont tous été confrontés à des disparitions d’êtres chers, tout en ayant vécu de lumineuses expériences comme celles d’avoir des enfants, de goûter à l’amour, à l’amitié, au succès. Ils se sont donc plongés dans leurs souvenirs et c’est cette connexion avec leur propre réalité qui apporte cette vérité aux personnages.
La notion de liberté personnelle, défendue par Erkki, est-ce une notion importante pour vous, même si elle génère certains comportements irresponsables ?
C'est une éternelle question, quelle est la part de liberté que nous pouvons nous accorder, comment savoir être suffisamment égoïste pour être heureux sans blesser son entourage. Nous désirons tous trouver notre équilibre, nous construire, nous réaliser et parfois, en ce sens, une carrière peut se révéler primordiale au détriment de la vie familiale, une situation qui engendrera forcément des souffrances et des frustrations. Il est extrêmement difficile de trouver cet équilibre. Pour un artiste, la création passe nécessairement par une forme de liberté, une liberté exigeant forcément des sacrifices.
L’amitié s’impose comme le sujet principal du film, elle en est également le moteur. Etes-vous un réalisateur fidèle ?
C’est effectivement l’une des principales thématiques du film et les trois comédiens sont également des amis. Ils ont grandi dans une même petite ville près d'Helsinki, ils ont étudié ensemble l'art dramatique et joué également souvent ensemble depuis, principalement au théâtre. Je les connais tous les trois depuis longtemps, et j’en suis proche,même si je ne les ai pas vus beaucoup ces dernières années.
Une nuit, alors que je ne les avais pas croisés depuis très longtemps, je suis tombé sur eux dans un bar d’Helsinki. Cette rencontre inattendue fut le point de départ de notre film. Il est évident aujourd’hui que le fait que les comédiens soient d’excellents amis ait nourri le film, baigné par un sentiment d’amitié réelle.
La photographie du film se révèle assez sombre, que recherchiezvous, une atmosphère contrastant avec la luminosité de Noël ?
En Finlande, Noël est un moment de l’année assez sombre, peut-être la période la plus sombre de l'année, le Nord est plongé dans la nuit et, même dans les rues d’Helsinki, la lumière du jour ne perce que durant quelques heures. La plupart des maisons sont également plongées dans une forme d’obscurité, beaucoup de Finlandais utilisant des bougies pour s’éclairer. Le côté sombre de la photographie s’est donc imposé naturellement et nous avons minimisé les éclairages puisque je voulais préserver ce caractère authentique. La photographie, dans la lignée du travail des comédiens, rapproche le film du documentaire, un style que je recherchais.
Qu’est-ce qui a motivé vos choix musicaux ?
Les chansons du karaoké sont pour moi la trame principale du film, je les ai choisies avec soin afin qu’elles correspondent parfaitement au cheminement de chaque personnage et qu’elles puissent parallèlement éclairer leur personnalité. Ce sont des chansons populaires finlandaises souvent jouées dans les bars. Celle de la scène finale, chantée par un artiste d'opéra, se révèle être aussi une mélodie finlandaise très célèbre, elle m’a permis de relier émotionnellement les différentes trajectoires des personnages.
Pour le spectateur français, il y a beaucoup d'humour noir dans votre film. Est-ce un choix délibéré ou une forme de narration typiquement scandinave ?
Cette forme d’humour, assez pince sans rire, est particulièrement appréciée par les Finlandais, je tenais, comme pour la plupart de mes films, à ce qu’elle conduise le récit, même si ce n’est pas une comédie. L’histoire se positionne entre le drame et la fable et je voulais éviter une tonalité trop tragique, je tenais à une certaine forme de légèreté afin que le film reste divertissant pour les spectateurs.
De cette solitude, qui baigne le récit, à la puissance de l'amitié et la force de l'amour, que retenez-vous du cheminement de ces trois hommes ?
Que plus la nuit avance, plus l’alcool les désinhibe et leur permet de sortir de leur réserve, de se confier avec sincérité, ce qui provoque évidemment des situations parfois extrêmes, voire violentes, mais vraies. J'espère que les spectateurs quitteront la salle en ayant le sentiment que la vie reste belle et digne d'être vécue.
Propos recueillis par Sophie Wittmer