Liquidation s'attache à filmer de très près le travail d'un jeune Sisyphe qui ne nous sera pas présenté. Sa tâche consiste à repasser scrupuleusement des reproductions de grands maîtres au stylo noir à pointe fine jusqu'à ce que n'en reste qu'une surface quasi-uniforme. Çà et là, émergent encore comme des éclairs les lèvres rouges des personnages, seules parties restées intactes. Liquidation laisse son spectateur face à un épais mystère : ce qu'on a vu est-il un acte de création ou de destruction ? Quel en est le sens ? Si le titre semble trancher, le cinéaste le fait beaucoup moins lorsque nous le rencontrons. Christophe Bisson laisse ouverte la possibilité qu'un geste artistique se joue bien là sous nos yeux.

En contrepoint de ce passage au noir, le plasticien insère quelques plans du Louvre, où des silhouettes de visiteurs viennent occulter par cars entiers les Delacroix et les David. Les grands formats se chargent de personnages nouveaux, mouvants, acteurs d'une scène rejouée chaque jour par une nouvelle distribution. Des ondoiements châtains se mêlent à l'assistance du Sacre de Napoléon. Fond-forme, formes fondues. Cadres ouverts des tableaux... Puis dans un plan nouveau bée une bouche d'ombre où disparaissent les visiteurs dans les ténèbres. Passages au noir à nouveau. Quand les figures de la première séquence disparaisaient sous l'ombre, celles-ci s'y jettent.

Il y a encore beaucoup à voir dans ce court-métrage de Christophe Bisson, mais ça n'est pas le lieu d'en trop dire. Ajoutons simplement qu'a posteriori, on pense à ce titre d'un autre film, présenté il y a deux ans et qui montrait également deux créateurs au travail. C'était Voir ce que devient l'ombre et ça aurait peut-être convenu comme sous-titre à Liquidation.

Pierre Crézé