Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer l’univers très cinégénique de la voiture ?

Le point de départ de Voie rapide est un fait divers que j’ai lu il y a longtemps : un jeune automobiliste a tué un homme qui s’était planté intentionnellement sur la route. Il ne s’est jamais remis de cette mort, et il s’est suicidé un an après l’accident, au même endroit et dans des circonstances similaires. Quand j’ai commencé à travailler sur mon scénario, j’y ai très vite intégré l’univers du tuning, que je trouve visuellement très fort. Je voulais que la voiture d’Alex devienne un personnage à part entière. Au fil des versions, je me suis détaché du fait divers pour me concentrer sur le "trio amoureux" formé par Alex, sa copine Rachel et sa Honda customisée.

Il y a quelque chose de très organique dans la manière dont vous filmez la voiture...

Alex a un rapport très sensuel à sa Honda Civic. Il accorde toute son attention à cette voiture qu’il a lui-même façonnée. C’est cette hyper fétichisation de l’objet voiture qui m’intéressait dans l’univers du tuning. Après l’accident, il caresse les blessures de son bolide. Sur le tournage, c’est devenu une plaisanterie entre nous : on l’appelait la scène Crash, en référence bien sûr au film de Cronenberg. Même si mon film est très différent formellement et dans ce qu’il raconte, Alex plonge à ce moment-là sa main dans la carrosserie de sa voiture, comme une pénétration.

Comment avez-vous filmé les scènes de courses-poursuites pour qu’on les ressente aussi viscéralement ?

C’était très compliqué car nous avions un tournage court pour un film où il y a des cascades. Pour la scène de l’accident et les deux scènes de "run", nous n’avions à chaque fois qu’une nuit. Comme nous avons tourné en plein été, les nuits sont très courtes. Nous avons donc bien préparé les séquences en amont avec mon chef opérateur et sommes allés au plus efficace. Nous avons utilisé des travellings avant et arrière sur les voitures, avec des focales différentes.

On a tourné à deux caméras, dont une embarquée sur une moto, très mobile, qui a permis des plans rasants sur les voitures. Il y a aussi des plans à l’intérieur de l’habitacle pour le deuxième "run". Ensuite, tout s’est construit au montage. Ces scènes sont importantes parce qu’elles reflètent l’intériorité d’Alex : il exprime son angoisse, son incapacité à communiquer, sa colère à travers sa voiture.

Les femmes dans votre film soignent, réparent et adoucissent un univers masculin plutôt dur. Aviez-vous conscience de ce lien là entre elles ?

Effectivement. Marthe est une mère en positif, contrairement à celle d’ Alex. D’où l’élan du jeune homme vers elle, son besoin de rapprochement avec cette femme. Le rapport qui va se tisser entre les deux est étrange, incestueux par personne interposée, aussi bien pour Alex que pour Marthe. Elle va être touchée par le désarroi de ce garçon qui a tué son fils. Il représente aussi pour elle l’ultime lien qui l’unit au défunt, car Alex est le dernier à avoir vu son enfant en vie. Quant à Alex, il est troublé par cette femme, et il va sans doute chercher en elle une forme de douceur et d’affection maternelle qui lui ont manqué. Ces sentiments ambivalents explosent dans la scène d’étreinte avec Marthe.

N’était-ce pas une séquence risquée ?

Certains spectateurs rejettent cette scène, d’autres la trouvent magnifique. Il n’y a pas d’entre-deux, et ça me va très bien comme ça. Je me suis longtemps posé la question de l’affirmation du caractère sexuel de cette étreinte, et j’en ai beaucoup discuté avec les comédiens. C’est une scène cathartique qui va lancer Alex et Marthe vers la vie. Isabelle Candelier l’a très bien compris et s’est donnée complètement à la scène, avec beaucoup de générosité.

Nous avons tourné cette scène en plan séquence et en équipe réduite, dans une sorte d’exaltation, et la scène a ensuite été découpée au montage. C’est pour moi un des souvenirs les plus forts du tournage. Cette communion des corps, cette sensualité rencontrent une vraie douleur. Les personnages s’accrochent l’un à l’autre pour se défaire de cette douleur. L’étreinte est vécue comme une sorte de délivrance pour Alex et Marthe. C’est également la première fois qu’Alex se laisse pleinement aller à ressentir une émotion, sans la masquer.

Diriez-vous que Voie rapide est une histoire de rédemption ?

Non, car le terme a une connotation religieuse que je n’aime pas beaucoup. Je parlerais plutôt de renaissance, ou même de naissance. Mon personnage va se construire après un traumatisme sur la durée du film. Il a beau avoir un travail et une vie de famille, il est resté jusque-là dans un état d’adolescence prolongée. Cet accident va le faire mûrir et lui permettre d’assumer ses actes. À la fin, Alex va enfin pouvoir dire "je t’aime", tout simplement.

Comment avez-vous travaillé avec le chef opérteur sur la photo assez dense du film ?

On a travaillé avec peu de matériel d’éclairage, mais avec une caméra HD performante, parfaite pour les basses lumières. On savait qu’avec les scènes de tuning et de réunions nocturnes, on n’aurait pas besoin de beaucoup de lumière. Julien Poupard a un vrai talent pour le cadre, et je lui faisais une confiance totale. Nous avons travaillé de manière très proche, presque fusionnelle, car le manque d’argent nous obligeait sans cesse à aller très vite. Julien a tout de suite compris ce que je voulais faire : j’avais envie d’une caméra portée et d’un filmage physique pour rester proche de mes personnages et coller à cet univers de voitures, de vitesse.

L’ellipse qui intervient dans l’une des dernières scènes du film laisse à penser qu’ Alex, par empathie, douleur ou désespoir, va vivre le même destin tragique que sa victime. Pourquoi cette scène ?

Je tenais à ce que mon personnage refasse physiquement le même parcours que Julien, le jeune garçon qu’il a renversé, dans un moment de désarroi absolu. Marthe est partie, sa maison est vide. Alex se sent seul au monde, abandonné. Dans la scène du tunnel, on s’arrête effectivement sur quelque chose d’assez brutal, en suspens, avant la séquence des retrouvailles avec Rachel. Mais je tenais à une fin heureuse. J’ai beaucoup pensé à Breezy de Clint Eastwood : la scène finale où William Holden et Kay Lenz se retrouvent dans le parc dans un moment d’émotion très simple me bouleverse. J’avais envie de quelque chose d’aussi ouvert pour Alex et Rachel, un moment à la fois grave et lumineux.