Un parcours où politique rime avec poétique

Pour comprendre l'œuvre de Chloé Zhao, il est essentiel de revenir sur sa formation. Diplômée du Mount Holyoke College en sciences politiques, avec une mineure en cinéma, elle s'intéresse dès ses études aux relations entre les individus, les communautés et les territoires, une réflexion qui irriguera l'ensemble de ses films. La découverte du Nouveau Monde (2005) de Terrence Malick agit sur elle comme une véritable révélation. Si Zhao revendique également Wong Kar-wai parmi ses références, c'est l'influence de l’Américain qui semble marquer le plus profondément sa démarche artistique. Les affinités ne tiennent pas seulement à une parenté esthétique grands espaces, lumière naturelle, récits contemplatifs mais aussi à une même conception du cinéma comme réflexion existentielle. Une expérience qui la bouleverse. « Je n'avais jamais rien vu de tel », confiait-elle dans une pastille « Under the influence » produite pour The Criterion  Collection. « J'ai grandi à Pékin dans un environnement peu spirituel. Quand j'ai découvert Le Nouveau Monde, j'ai ressenti une transcendance qui dépassait ce qui se déroulait à l'écran, quelque chose de très difficile à atteindre pour un réalisateur. » Pourtant, Zhao ne grandit pas uniquement dans la culture chinoise. Passionnée dès l'enfance par l'imaginaire occidental, notamment les comics américains, elle passe plus de temps à dessiner dans les marges de ses cahiers qu'à noter ses cours. Son père, riche homme d'affaires, alors remarié à l'actrice chinoise Song Dandan, l'envoie à quinze ans dans un pensionnat de Brighton, au Royaume-Uni. Après une dernière année de lycée à Los Angeles, elle intègre l’établissement universitaire du Massachussetts où naît sa vocation pour le septième art, en marge des sciences politiques. Quelques années après l'obtention de son diplôme, elle poursuit sa formation cinématographique à la Tisch School of the Arts, à New York. Elle y reçoit notamment l'enseignement de Spike Lee, dont l'engagement fait écho, sous une forme différente mais indéniable, aux interrogations sociales qui traverseront bientôt sa filmographie à elle.


2015-2020 : l'étoile montante du cinéma indépendant

Une autre figure tutélaire engagée accompagne les débuts de Chloé Zhao : l’acteur Forest Whitaker, qui produit son premier long métrage, Les Chansons que mes frères m’ont apprises (2015). Présenté à Sundance puis à Cannes, le film révèle une cinéaste dont le regard singulier séduit immédiatement la critique et vaut à l’œuvre plusieurs nominations aux Independent Spirit Awards. Fruit de quatre années d’immersion dans la réserve amérindienne de Pine Ridge, ce premier opus hybride fiction et chronique documentaire. À hauteur d’enfant, comme le suggère son titre, le récit épouse le regard de la jeune Jashaun Winters, interprétée par l'éblouissante Jashaun St. John. À travers elle, Zhao saisit avec une infinie délicatesse la beauté des paysages autant que la violence des déterminismes sociaux. Elle filme une communauté marginalisée, où chacun compose avec la spoliation, la précarité, l’absence et la mort : un père qui décède, un frère aîné incarcéré, un autre, Johnny Winters – l’incandescent John Reddy –, partagé entre l’attachement aux siens, les petits trafics et le désir de partir. Dès ce premier film, la réalisatrice affirme les thèmes qui irrigueront son œuvre : le deuil, la quête d’identité et la tension entre l’enracinement et la soif d’ailleurs.

En faisant appel à des interprètes non professionnels et en laissant une large place à l’improvisation, Chloé Zhao brouille déjà les frontières entre fiction et documentaire, livrant sa propre définition du « mentir vrai » cher à Aragon. Plus contemplatif que véritablement narratif, son cinéma privilégie les instants de vie aux ressorts dramatiques classiques et développe un naturalisme d'une rare intensité. Une démarche qu’elle portera à son accomplissement avec The Rider.


C’est pendant le tournage des Chansons que mes frères m’ont apprises que Zhao découvre les cowboys lakotas de Pine Ridge. Fascinée par cette communauté, où les traditions sioux cohabitent avec l’héritage du Far West, elle offre déjà à plusieurs d’entre eux de petits rôles à l’écran. Bientôt, elle fait la rencontre de Brady Jandreau, un jeune Lakota dont la pâleur masque les origines amérindiennes. Cowboy, dresseur de chevaux sauvages et jeune homme profondément lié à la terre, Brady entretient avec ses montures une relation rare, quasi symbiotique. La cinéaste est immédiatement captivée et se prend à rêver d’un film consacré à ce personnage bigger than life.

Mais le réel rattrape brutalement la fiction. Le 1er avril 2016, lors d'une compétition de rodéo, Brady est désarçonné puis piétiné par un cheval. Victime d'un grave traumatisme crânien et d'une hémorragie cérébrale, il sombre dans le coma avant d'être opéré en urgence. Les médecins lui interdisent de remonter, un nouveau choc pouvant lui être fatal. Incapable de renoncer à ce qui donne sens à sa vie, il reprend néanmoins le dressage, tout en rendant régulièrement visite à son ami Lane Scott, handicapé à vie par un accident similaire. Ce refus d'abandonner sa passion, malgré la menace permanente, devient le cœur même de The Rider, prolongeant les interrogations déjà esquissées par le personnage de Johnny, dans le 1er film de Zhao: faut-il accepter le risque ou renoncer à ses rêves au nom de sa communauté ?


En septembre 2016, la réalisatrice revient dans le Dakota du Sud pour tourner ce nouveau long métrage. Brady y interprète une version fictionnalisée de lui-même et réécrit en partie ses dialogues, entouré de sa famille et de ses proches, qui assurent leur propre rôle. La présence de son père Tim, rancher tiraillé par une addiction au jeu, de sa sœur Lilly, atteinte du syndrome d'Asperger, et de Lane Scott, véritable étoile du rodéo devenue paraplégique, ancre le film dans une réalité profondément émouvante. Les soins et l'attention que Brady prodigue à ce dernier dessinent une figure de cowboy fondée sur l'empathie et la douceur plutôt que la virilité archétypale. Plus qu'un anti-western qui mêlerait fiction et documentaire ou une fresque ouvertement inspirée par The Wrestler de Darren Aronofsky (2008), The Rider (2017) transforme une histoire vécue en méditation universelle sur la résilience, l'identité et la possibilité de continuer à vivre lorsque le rêve qui vous portait vous échappe. Un chef d’œuvre, ni plus ni moins. LE film de Chloé Zhao qu’il faut absolument voir…

Avec Nomadland (2020), Chloé Zhao porte cette esthétique à un nouveau point d'équilibre. Adapté du livre-enquête de Jessica Bruder, le film associe Frances McDormand, figure majeure du cinéma américain et comédienne fétiche des frères Coen, à de véritables nomades jouant leur propre rôle. Déjà couronnée pour Fargo (1996) et 3 Billboards, Les panneaux de la vengeance (2017), McDormand décroche avec Nomadland son troisième Oscar de la meilleure actrice pour son interprétation de Fern, une veuve qui transforme une vulnérabilité économique en choix de vie assumé et revendiqué. Les grands espaces de l'Ouest américain deviennent le théâtre d'une nouvelle méditation sur le deuil, la précarité et les formes contemporaines de liberté, dans une Amérique meurtrie par la crise. Reprenant les paroles d’une chanson des Smiths, un tatouage interpelle d’ailleurs le spectateur dès les premières minutes du film : « Home, is it just a word or something you carry with you?», question cruciale portée à même la peau par une collègue de Fern exploitée comme elle dans un entrepôt Amazon. Sans jamais renoncer à son goût pour les visages anonymes, les silences et les paysages, Zhao signe une œuvre forte qui la propulse au premier rang du cinéma mondial. Lion d'or à Venise, Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisation, Nomadland consacre une cinéaste chinoise qui, en l'espace de trois films, est parvenue à faire du réel américain la matière première d'un cinéma profondément humaniste.


2020-2025 : S’imposer à Hollywood, habiter ses mythes…

Nomadland apparaît ainsi comme l'aboutissement d’un premier cycle. En perfectionnant une esthétique et un dispositif – l'entrelacement de personnages réels et fictifs, le goût des espaces ouverts et de la contemplation, l'attention portée aux marginaux – Chloé Zhao obtient un succès critique et public phénoménal. Ce triomphe marque un tournant décisif : de façon inédite, une femme réalisatrice chinoise issue du cinéma indépendant accède au cœur de l'industrie hollywoodienne sans avoir renoncé à sa singularité. Cette consécration ouvre alors la voie à son aventure chez Marvel avec Les Éternels, expérience qui constituera une nouvelle étape de sa trajectoire.

On le sait peu, mais c’est Chloé Zhao elle-même qui démarche Kevin Feige, président de Marvel Studios et architecte principal de son univers cinématographique (MCU). D’abord pressentie pour le film consacré à Black Widow, elle préfère renoncer et hérite du 3e long métrage de la phase IV du plan Marvel, une fresque épique post-Infinity consacrée à des superhéros moins connus du grand public. Lorsqu’elle rencontre les dirigeants de MCU pour discuter du film Les Éternels, elle leur lit Augures d’Innocence de William Blake. « Un poème par lequel j’ai exprimé mon intention de faire un film de superhéros à la fois aussi vaste que la création du soleil et aussi intime que des murmures d’amoureux ». Avec un budget avoisinant les 235 millions de dollars, Kevin Feige érige le projet en tournant majeur – une œuvre censée redéfinir le MCU. Sceptiques, les amateurs de Chloé Zhao traquent les traces de son esthétique dans un plan de cheval ou de paysage, ou encore certains choix de casting. L’actrice Lauren Ridloff, révélée par l’excellent Sound of Metal féminise ainsi Makkari – un protagoniste masculin dans les BD –, qui devient le premier personnage sourd du MCU. Elle communique avec Druig  (Barry Keoghan) en langue des signes, une relation que Zhao filme avec une attention particulière. Fidèle à elle-même, Zhao héroïse des personnages issus de groupes historiquement sous-représentés : Lauren Ridloff donc (atteinte de surdité), l’Afro-américain Brian Tyree Henry (pour incarner le premier super-héros ouvertement homosexuel du MCU), Gemma Chan (actrice britannique d’origine chinoise), Ma Dong-seok (acteur américain d’origine sud-coréenne) et Kumail Nanjiani (acteur pakistano-américain). Cette fois, elle ne se contente pas de les rendre visibles : elle fait d’eux les auteurs d’exploits (super)héroïques aux côtés de la guerrière Angelina Jolie (la féline Thena) ou de la leadeuse Salma Hayek (la magnétique Ajak). Un choix pertinent, dans la mesure où ces personnages de Jack Kirby sont censés vivre discrètement sur Terre depuis 7 000 ans, mêlés aux humains, et sortir de l'ombre pour les protéger du retour de créatures réveillées par l'énergie déployée lors de la lutte contre Thanos. Cet engagement ne sera cependant pas sans conséquences : la présence annoncée de personnages homosexuels vaut au film un appel au boycott par l'association conservatrice américaine One Million Moms, une interdiction aux moins de 18 ans en Russie ainsi qu’un rejet des autorités chinoises (déjà échaudées par certaines déclarations peu patriotiques de la réalisatrice). Sans oublier les critiques d'une partie de la presse et des fans, qui taxent d’opportunisme cette démarche d'inclusivité pourtant en parfaite continuité avec le travail et la sensibilité de la réalisatrice. De façon générale, le public et la critique réservent un accueil mitigé à l’épopée, dans un contexte de COVID qui retarde la sortie et complique l’exploitation.


Des années plus tard, à l'occasion de la sortie de Hamnet (2025), Chloé Zhao revient avec lucidité sur l'échec des Éternels. Elle reconnaît que l'ampleur du budget et de la machine Marvel ne lui ont pas permis d'affirmer de vrais choix de mise en scène. Ce détour par le blockbuster n'apparaît pourtant pas comme une rupture, mais comme une étape. Avec l'adaptation du roman de Maggie O'Farrell, la cinéaste retrouve un terrain plus intime, où sa voix peut s'épanouir à nouveau pleinement. La rédemption critique et commerciale s’avère totale : Hamnet décroche huit nominations aux Oscars, et vaut le prix de la meilleure actrice à Jessie Buckley sans oublier une pluie d’autres distinctions aux BAFTA et Golden Globes. À rebours des biopics consacrés au mythe Shakespeare (ici incarné par Paul Mescal), le long métrage choisit de raconter l'histoire depuis le point de vue d'Anne (Agnes) Hathaway. Comme Jane Campion l'avait fait dans Bright Star en muant Fanny Brawne – au détriment du poète John Keats –, en véritable centre de gravité du récit, Zhao déplace la focale du côté de celle qui est habituellement reléguée à l'arrière-plan. Agnes n'est ni une muse ni un simple soutien : elle se révèle guérisseuse et mère, une femme libre, profondément liée au vivant. Dès les premières images, la réalisatrice l'associe à la forêt, aux faucons qu'elle apprivoise et à une forme de spiritualité païenne qui irrigue tout le film. Cette sensibilité, qui traverse déjà l'ensemble de son œuvre, trouve ici l'une de ses expressions les plus accomplies. La caméra de Zhao ne cherche jamais à idéaliser son héroïne : elle épouse la démarche lasse de Jessie Buckley, son visage sans apprêt, ses silences, ses gestes, jusqu'à faire de chaque regard noir, chaque souffle et chaque cri ou incantation une expérience cinématographique. Elle nous fait partager son regard sur le monde surtout, jusqu’à nous transmettre sa vision d’un fils ressuscité par la catharsis théâtrale, dans un final qui bouleverse le public. C’est là que réside le véritable female gaze de Zhao : non dans son identité de femme réalisatrice, mais dans sa capacité à nous faire habiter le regard de ses héroïnes. À partir de là, les paysages ne sont plus un décor mais le prolongement des passions d’Agnes, tandis que la nature devient le miroir secret de l’amour, du deuil et de la résilience. Après les enjeux épiques des Éternels, Zhao retrouve ainsi ce qui constitue sans doute le cœur de son cinéma : filmer des êtres qui cherchent à apprivoiser la perte et trouver leur place dans un monde plus vaste qu'eux.


Pour finir, ce n’est sans doute pas un hasard si Hulu a envisagé un reboot de Buffy contre les vampires avec Chloé Zhao comme showrunneuse, un projet qui a su susciter l’enthousiasme de Sarah Michelle Gellar, mobilisée pour le tournage du pilote. L’univers de la Tueuse imaginée par Joss Whedon, icône de la pop culture et figure majeure de l’héroïne adolescente moderne, semblait offrir un terrain d’expression idéal à l’autrice. Il y avait là une forme d'évidence : depuis ses débuts, la réalisatrice n’a cessé de mettre en scène des personnages féminins forts et profondément humains, de la jeune Amérindienne rêveuse Jashaun à Lilly, adolescente autiste refusant de se plier aux injonctions de son âge– comme celle de porter des soutiens-gorges– jusqu’à Fern, Thena, Ajak, Makkari  ou encore Anne Hathaway.

Même annulé, ce projet baptisé New Sunnydale, dont seul le premier épisode a été tourné en 2025, confirme la place singulière qu’occupe désormais Chloé Zhao à Hollywood : celle d’une autrice capable d’investir les grandes mythologies populaires sans jamais renoncer au regard sensible, intime et profondément humaniste qui caractérise son cinéma.