Vous incarnez Soeur Luce, qui se nommait Soeur Philomène dans l’histoire vraie que raconte le film. Qu’est-ce que cela change pour une actrice d’interpréter un personnage qui a réellement existé ?

Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. Le premier film où j’ai eu un rôle important était Meurtrières de Patrick Grandperret qui s’inspirait d’un fait divers. Ce n’était pas tout à fait la même chose que pour Ici-bas, parce qu’il y avait eu des rapports de police, le réel était donc plus prégnant. Mais chaque fois qu’on fait un travail d’acteur, on incarne un être humain et le fait de savoir que mon personnage avait existé a accru ce processus, indiqué l’endroit vers lequel il me fallait aller.

Vous avez fait des recherches sur cette Soeur Philomène ?

Jean-Pierre Denis me l’avait déconseillé. De toute façon, on sait peu de choses sur elle. Il y a eu un livre, mais Jean-Pierre ne tenait pas à ce que je le lise. J’ai préféré travailler sur la foi, l’amour... la foi surtout, un chemin qui ne m’est pas étranger. On a tous un rapport au sacré qui nous vient de l’enfance, cet âge où on joue à être quelqu’un.

Le travail de l’acteur est d’aller retrouver l’origine, l’enfant capable d’être potentiellement tout. Moi en tous cas, c’est ça qui m’intéresse ! C’est la quête de l’enfance, la quête du moment où on croit. Quand j’étais petite, je jouais du piano, un nuage passait devant le soleil et je me disais que c’était le signe que je jouais moins bien… L’enfance est habitée par des choses qui sont de l’ordre du surnaturel. Le métier d’acteur est un métier de croyant.

Comment définissez-vous votre personnage ?

Soeur Luce est quelqu’un de très entier. Qu’elle aime Dieu ou un homme, elle ne fait pas les choses à moitié ! Quand on écoute les soeurs religieuses, elles disent combien leur choix de dédier leur vie à Dieu est radical. J’avais lu le livre de Thérèse de Lisieux, et je m’étais complètement identifiée à elle. Dans la quête de Dieu, il y a une forme de narcissisme absolu. Thérèse ambitionnait déjà d’être une sainte, elle voulait s’engager très tôt dans les ordres, elle parle de sa volonté d’épanouissement, d’expression de soi, comme je pourrais parler de mon métier d’actrice. C’est en quelque sorte son art, elle y consacre sa vie ! Du coup, elle a fini par devenir sainte, elle y est arrivée !

Dans l’engagement de Soeur Luce, il y a quelque chose de cette conviction-là. Soeur Luce finit par découvrir que son amour pour Martial est à sens unique, mais il est presque autosuffisant, elle y croit, elle veut vivre cette histoire et cet absolu va rencontrer la contradiction, l’impossibilité et conduire à la honte, la perte, la mort.

Comment vous êtes-vous approprié le personnage ?

La veille du premier jour de tournage, j’avais tellement peur que j’ai prié ! Je me suis adressée à Dieu. Ce métier se travaille comme un artisanat, mais il y a la grâce de l’instant, c’est là que c’est magnifique. L’acteur est bon quand il lâche prise, quand il a plongé dans l’inconscient et quand ça lui échappe, parce que cela doit rester du présent, du vivant, un accident ou un miracle. J’ai fait le Conservatoire, appris à être ridicule, à me rater, à chercher l’émotion exacte, mais, peut-être par manque d’expérience, je n’ai pas toujours la certitude de pouvoir sauter dans le vide sans risque.

La différence est parfois infime entre le médiocre et le sublime. Quand j’arrive à quelque chose de bien, c’est toujours de l’ordre du miracle. Je ne sais jamais si je pourrai le refaire.

Quelles indications de Jean-Pierre Denis vous ont été précieuses ?

Jean-Pierre a été très bienveillant. Il était toujours très précis et très exigeant. Sur le film, j’avais une tendance à fragiliser le personnage. Il me disait souvent : « Soeur Luce est plus forte que ça ! La force est son trait principal ! ».

La force, et une certaine dignité ?

Je dirais plutôt l’orgueil. C’est un caractère très égotique, l’histoire d’un narcissisme blessé. Elle pense d’abord qu’il n’y a pas de limite à son désir… On n’est pas dans la folie (Jean-Pierre ne le voulait pas), mais tout près, dans une forme d’excès.

Comment Soeur Luce bascule t-elle de l’amour de Dieu à l’amour d’un homme ?

C’est le même amour, sauf que l’amour de l’homme est plus dangereux. Je pense que lorsqu’on passe d’un amour à un autre (ce qui m’est déjà arrivé), le nouvel amour remplace un vide qu’on croyait toujours existant. On redevient amoureux alors que, sans le savoir, on ne l’était plus trop. Au début chez Soeur Luce, cela se confond, elle croit avoir vu Dieu dans cet homme, et puis elle décide de quitter Dieu parce qu’au fond, elle l’avait déjà quitté…

Avec l’homme surgit tout de même le désir…

Le désir n’est pas absent chez les religieuses. Elles le transcendent. Désir et absolu. Elles ont toutes le même habit monacal, elles se voient elles-mêmes à tous les âges, de la jeunesse à la vieillesse. Voir leurs soeurs les renvoie à leur propre vie immuable. Dans « Ici-bas », il y a une part de fantasme dans l’amour que Soeur Luce projette sur cet homme. Elle cherche un réel qui lui échappe et elle découvre que son fantasme ne correspond pas à la réalité. Or, pour elle, cela ne peut pas exister autrement que comme dans son fantasme. Dans le rapport à Dieu, c’est plus facile de ce point de vue…

Comment avez-vous appréhendé ce monde monacal ?

J’ai passé trois jours à la trappe d’Echourgnac, dans le Périgord, une abbaye cistercienne. Une retraite avec coucher très tôt, à 21 heures, et lever très matinal, à 4 heures ! Cela m’a impressionnée. C’est une remise en contact avec soi. Le premier jour, je suis allée voir les soeurs prier et chanter. J’ai cru qu’elles chantaient « Exauce-nous, Sauve des hommes ! », et je me suis mise à pleurer… En fait, elles disaient « Exauce-nous, Sauveur des hommes ! ». J’ai trouvé ça bouleversant ! C’est une expérience qui permet de se reconnecter avec ses émotions. Voir ces femmes magnifiques, ça met la barre haut !