Comment vous est venue l’idée de cette œuvre ?
André Popp : C’était une commande de Jacques Cannetti, alors directeur artistique de la maison Philips. Il était parti sur l’idée d’adapter une œuvre existante, mais ça ne me plaisait pas trop. Finalement, nous sommes tombés d’accord pour créer une œuvre originale, un album qui permettrait aux enfants de reconnaître les sons des instruments de l’orchestre.
Et vous avez demandé à votre ami Jean Broussolle d’écrire le scénario...
André Popp : Oui. Je travaillais déjà avec lui depuis plusieurs années et il avait une bonne connaissance des instruments de musique. Nous avons trouvé l’idée directrice dans la table des matières d’un traité d’orchestration, où les instruments étaient répertoriés par familles. Nous avons imaginé ainsi que des familles d’instruments se rencontrent au royaume de la musique. C’est Jean qui a inventé Piccolo et Saxo, les instruments solistes. Il m’a très vite remis un scénario. C’était formidable, il n’y avait quasiment rien à changer. J’ai mis mes pieds dans ses chaussures et l’inspiration est venue très facilement : un mois plus tard, tout était terminé et nous avons enregistré. Je me suis retrouvé en studio, avec un orchestre de soixante-cinq musiciens. C’est la première fois que je dirigeais un grand orchestre ! Un mois plus tard, nous obtenions le Grand Prix de l’Académie du disque...
Vous attendiez-vous à un tel succès ?
André Popp : Je vais vous avouer une chose : à la sortie du studio, le directeur artistique de Philips m’a dit : « Popp, ce que vous avez écrit est magnifique, mais on ne vendra pas un seul disque ! » J’avais envie de pleurer. Heureusement, il s’était bien trompé. Le bouche à oreille a parfaitement fonctionné. A tel point que Philips m’a très vite commandé un deuxième album, Passeport pour Piccolo et Saxo, qui est sorti en 1957. Le succès ne s’est pas démenti et, en 1958, nous avons créé Le Cirque Jolibois, dans lequel Piccolo et Saxo jouent dans un cirque. Il y a eu encore deux autres disques : Piccolo et Saxo à Music City, en 1972, dans lequel nous avons introduit les instruments électriques et électroni- ques, et, quatre ans plus tard, La Symphonie écologique. La plupart de ces albums ont été adaptés dans les principales langues : anglais, espa- gnol, italien, allemand et même japonais...
Et puis, il y a eu les concerts ! En 1980, pour le premier concert, deux représentations ont eu lieu le même jour à la Salle Pleyel par les Jeunesses Musicales de France avec l’Orchestre de Paris et Jacques Martin comme récitant. On a refusé 10 000 enfants ! Quelques mois plus tard, l’Orchestre philharmonique des Pays de Loire a donné une quinzaine de concerts. Ça a fait boule de neige et Piccolo Saxo a été joué ensuite un peu partout en France, mais aussi en Allemagne, en Espagne, en Autriche, aux Pays-Bas, au Mexique, en Colombie, en Australie...
Avez-vous tout de suite adhéré à l’idée d’une adaptation cinématographique de votre œuvre ?
André Popp : Oui, parce que je souhaitais depuis longtemps que ça se fasse. Je dois dire tout de même que j’ai été étonné par le premier scénario qui m’a été soumis : pour moi, c’était un peu la négation de Piccolo Saxo, qui est une histoire joyeuse. Là, tous les instruments de l’orchestre étaient fâchés, tout le monde jouait faux d’un bout à l’autre du film... Mais je me suis remis en question et nous avons trouvé des compromis. Au bout du compte, il s’avère que c’est un très bon scénario, original, qui donne un ton nouveau, moderne, à Piccolo Saxo. Bravo !
En outre, il était très difficile d’adapter Piccolo Saxo en animation, parce qu’animer des bois et des cuivres, ça revient à animer des tubes ! Mais quand j’ai vu les premières maquettes, les personnages du film, les décors, j’en suis tombé amoureux tout de suite. J’étais très emballé.
Vous avez composé la musique originale du film. Quelle a été la part d’adaptation et de création par rapport à ce que vous aviez écrit il y a cinquante ans ?
André Popp : J’ai bien sûr gardé le thème, très connu, de Piccolo Saxo, qui existait déjà dans le tout premier disque. Ça me semblait indispensable pour les enfants. C’est le thème principal du film que j’utilise dans différents registres : gaieté, suspense, émotion. La chanson du Docteur Marteau, en revanche, est entièrement nouvelle, puisque le personnage du méchant a été créé pour le film. Pour celle-ci, j’ai travaillé avec mon ami Simon Cloquet-Lafollye, qui m’a beaucoup aidé et a souvent été au-delà de ce que je lui demandais. Par exemple, j’ai longtemps été dans l’embarras pour illustrer la machine infernale du Docteur Marteau, cette sorte d’instrument idéal qu’il souhaite créer. Il fallait que ce soit discordant, dissonant, sans pour autant heurter les oreilles... C’est Simon qui m’a, en quelque sorte, soufflé l’idée des grandes orgues. Et je suis ravi de cette séquence-là. J’ai aussi, bien évidemment, beaucoup travaillé avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, dont c’est la première musique de film.
Vous semblez très satisfait du film...
André Popp : Plus que satisfait : je suis heureux. Parce que c’est vraiment le genre de film que je voulais voir, un film à l’image du monde actuel. Et puis, cela fait six ans que je travaille sur ce film, et pendant ces six ans, et toutes les années qui ont précédé, j’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup de gens qui m’ont remercié pour le bonheur que je leur avais donné quand ils étaient enfants. Beaucoup ont fait de la musique grâce à Piccolo Saxo. C’est très émouvant et je les en remercie.