Un roman « La Chambre Noire » de Rachel Seiffert

C’est Paul Welsh, le producteur écossais de mon premier long-métrage Sommersault qui m’a fait découvrir La chambre noire, le livre de Rachel Seiffert. Parallèlement ma productrice australienne l’offrait à mon mari pour son anniversaire. J’ai été littéralement bouleversée par ce récit, il me renvoyait également à un passé plus personnel ; ma belle-famille est juive- allemande et elle a quitté Berlin en 1936 ; c’est d’ailleurs leurs photos que le personnage de Thomas a dans son portefeuille.

La chambre noire est un premier roman, il s’agit de trois histoires, trois personnages, tous unis par une communauté de destin; Helmut, un jeune photographe partisan du Reich dans un Berlin bombardé; Lore, une jeune adolescente traversant une Allemagne dévastée par la guerre et Micha, un jeune enseignant rongé par l’idée que son grand-père fut sans doute nazi. C’est la manière dont Rachel interroge l’histoire et questionne le thème de la transmission qui m’a interpellée. Les enfants ne sont-ils pas victimes des crimes de leurs parents ?

Rachel Seiffert fait de cette question un point crucial de son roman. C’est un questionnement que je partage. Mon travail s’articule autour de la responsabilité des parents et ce qu’ils transmettent à leurs enfants comme l’holocauste ou même l’Apartheid. Le mensonge est également un sujet essentiel, comment vivre lorsque l’on réalise que tout est mensonge autour de soi, que les valeurs inculquées depuis l’enfance ne sont que haine et détestation de l’autre...

Il fallait construire le personnage de Lore, avec toute sa complexité, articuler un récit autour d’elle et à travers elle. Rendre crédibles les idéaux politiques dont elle est nourrie et travailler sur l’ambiguïté du personnage. Travailler sur son acharnement et son obstination à croire, même lorsque l’Allemagne est vaincue, à la propagande National Socialiste et ses propos antisémites. Il est difficile de ne pas voir en elle le monstre que son époque a fabriqué.

Dans le roman de Rachel Seiffert, Lore a 3 ans de moins que Saskia Rosendahl. Dans mon film, j’avais envie que Lore soit également troublée par des émotions propres à l’adolescence. La rencontre avec Thomas éveille en elle des émotions extrêmes, la détestation de l’autre et tout à la fois un désir charnel.

La construction du récit et des personnages

Lors de la préparation du film, j’ai été confrontée à des témoignages et archives, à toute une réalité historique qui m’ont, dans un premier temps, totalement dépassée. Je me suis immergée dans un monde vraiment effrayant. J’ai rencontré plusieurs membres des Jeunesses Hitlériennes et de la Ligue des Filles Allemandes. Leurs témoignages m’ont permis d’enrichir et de construire le personnage de Lore, j’ai tenté de comprendre comment enfant, on grandit en sachant que ses proches ont commis des crimes inconcevables et que le génocide est entré dans leur vie quotidienne.

Comment raconter l’histoire d’une famille, totalement préservée de tout le chaos de la guerre et de ses atrocités, jusqu’au moment où le père, ce héros, devient un criminel de guerre. J’ai également rencontré la mère de Rachel Seiffert ainsi que sa tante, toutes les deux se sentent encore aujourd'hui responsables du passé de leurs parents. Comment peut-on vivre avec ça ? Comment peut-on aimer ses parents tout en sachant quelles horreurs ils ont commises ?

Mon film commence en 1945, Lore et ses frères et sœurs sont les enfants privilégiés d’un haut dignitaire nazi impliqué dans les crimes de masse en Biélorussie. Dans leur errance et leur fuite, Lore et ses frères et sœurs vivent en huis clos, totalement hors du monde, proches de la nature.

C’est dans cette errance qu’ils vont peu à peu appréhender toute l’horreur d’un monde jusque-là ignoré. Si son éducation lui a appris à obéir et à ne jamais se remettre en cause, à la fin du film Lore est assaillie de questions qui ne trouveront jamais de réponses.

 

Cate Shortland