La genèse du projet

Pendant des années, à chaque fois que mon co-scénariste, Arsalan Amiri et moi-même entreprenions l’écriture d’un scénario, nous nous retrouvions nez à nez avec un personnage de jeune femme, accompagnée de sa terreur de fils, qui voulait à tout prix se faire une place dans notre histoire. Nous réussissions tant bien que mal à nous débarrasser d’elle, allant parfois tout de même jusqu’à essayer d’écrire pour elle, sans conviction. Mais il se trouve que la mère était aussi rebelle et têtue que son fils, et elle a fini par obtenir ce qu’elle voulait. Et cette fois-ci, elle n’a pas décampé tant que son histoire ne tenait pas debout, l’écriture du scénario a duré un an et demi.

Arsalan et moi avons un point commun, nous avons grandi en l’absence de nos pères au sein de familles matriarcales et avons été témoins des luttes de nos mères pour s’imposer en tant que femmes indépendantes dans la société traditionnelle qu’était l’Iran. Elles avaient une personnalité complètement différente des autres femmes qui avaient une vie normale. Elles se sont efforcées, le plus sincèrement possible, d’offrir le meilleur pour leurs enfants et pour elles-mêmes. Nahid est ce genre de femmes.

Peut-être rendons-nous hommage à nos mères de manière inconsciente ? Pour nous, il fallait que Nahid soit une provinciale. Nous cherchions une ville dans laquelle une jeune femme est soumise au regard des autres, et où elle n’est pas libre de faire ce qu’elle veut. Nahid avance dans la vie avec une certaine légèreté, nous ne voulions pas d’une atmosphère sociale pesante mais d’un cadre dans lequel les petits plaisirs du quotidien sont accessibles. Il nous fallait donc une ville où la population est ouverte d’esprit. C’est pourquoi nous avons choisi de nous diriger vers le Nord de l’Iran, et vers le port d’Anzali que nous connaissions bien tous les deux.

Les questions sociales

Nahid est une femme amoureuse pour la première fois, qui goûte à la joie que lui procure cet amour réciproque. Mais, confrontée à sa réalité et aux lois qui régissent la société, cette joie se transforme en souffrance.

Dans les sociétés traditionnelles, une femme est valorisée en tant que mère, sa vie de femme en tant que telle est secondaire. En Iran, si une femme divorcée ayant la garde de son enfant se remarie, elle perd son droit de garde au profit du père de l’enfant. Donc, si elle souhaite avoir une relation légale sans courir ce risque, elle peut avoir recours au mariage temporaire, le "sighe". Bien que le "sighe" soit inscrit dans la loi de l’islam chiite, les Iraniens portent presque unanimement un regard très négatif sur les femmes qui y recourent. C’est une pratique taboue, considérée comme un instrument d’exploitation des femmes. Cette loi permet en effet à un homme de contracter sans limites des mariages temporaires d’une durée d’une heure à plusieurs années. C’est pour cette raison que Nahid et Massoud, soucieux du regard des autres, se cachent de ce mariage temporaire qu’ils font passer pour définitif.

Lors des cent dernières années, le monde a connu des mutations structurelles et l’Iran n’y a pas échappé. Voyant la société traditionnelle se moderniser, l’Iran vit une phase de transition. Mais les lois, parce qu’elles sont figées, marquent un décalage avec la réalité de la société qu’elles réglementent. Cela provoque une confrontation entre les classes sociales, entre les ethnies, entre les sexes, qui deviennent malgré eux des adversaires.

Dans ce film, l’ex-mari de Nahid, malgré toutes ses faiblesses, est un homme pour qui l’on ressent de l’empathie. C’est la loi qui a semé la zizanie entre ces deux individus. Comme dans beaucoup de tragédies modernes, l’anti-héros est la société, ici les individus sont innocents. Mais ce qui reste différent, c’est la conclusion finale. Nous n’assistons pas à l’échec et au déclin de l’héroïne. À la fin du film, Nahid entreprend un autre combat, sans penser aux conséquences de son acte.

La méthode de travail

Mon entrée en cinéma s’est faite lorsque j’étais étudiante en Théâtre et Cinéma à l’Université des Arts de Téhéran et que j’ai commencé à tourner des courts-métrages en 16 mm. J’étais fascinée par la dimension visuelle du cinéma. J’aspirais à pouvoir palper la pellicule et percer le secret des éclairages magnifiques des films de Tarkovski ou de Bergman. C’est pourquoi j’ai choisi en Licence de me spécialiser en Image. Puis, j’ai étudié les aspects narratif et théorique du cinéma en Maîtrise.

Nahid est à la croisée des deux phases de mon apprentissage académique et de mon expérience (à travers les courts-métrages, les documentaires et les films télévisés que j’ai réalisés). En tant que cinéaste, mon souci majeur est toujours de trouver la forme visuelle adéquate au récit de mon film.

Dès l’écriture de Nahid, je savais que le tournage aurait lieu à l’automne. L’atmosphère grise et nuageuse de la ville reflétait en effet très bien l’état intérieur des personnages, notamment de l’héroïne principale et cela enrichissait la texture visuelle du film. Les couleurs des costumes et des éléments du décor ont dû être soigneusement contrôlés afin de rester dans des tons froids et neutres permettant de faire ressortir le rouge, à la portée symbolique, d’un des éléments du récit.

Chacun des personnages, en fonction de sa personnalité, de sa façon d’être et de penser, nécessitait un style visuel propre. Le contraste entre leurs intérieurs chaleureux ou froids permettait de les caractériser. Par ailleurs, la vie tumultueuse de Nahid ne pouvait pas être filmée d’une façon unique, en plan fixe, en caméra portée ou en travelling. Il fallait au contraire une combinaison de ces styles pour rendre compte de cette atmosphère tendue.

Je dois préciser que mon objectif n’était en aucun cas de faire un film purement réaliste. Je tenais à ce que le réalisme présent dans le film soit accompagné d’une poésie latente et de touches de violence transparaissant à travers la mise en scène, certains objets, la musique, les mains de Nahid, les couleurs ou encore le son. Dès la phase d’écriture, j’étais convaincue que même si cette poésie n’était pas explicite, elle serait tout de même perçue par le spectateur.

 

 

Les acteurs

Sareh Bayat, dans le rôle de Nahid, est une des grandes actrices du cinéma iranien, elle a reçu l’Ours d’Argent de la meilleure actrice dans Une Séparation. Cela m’inquiétait lorsque je l’ai choisie pour ce rôle. Je ne voulais en aucun cas qu’elle soit associée à cette figure vulnérable. Le personnage ici était très différent.

Une de mes tâches les plus difficiles pendant le tournage consistait à ne pas laisser Sareh adopter une posture passive et soumise. Je dois dire qu’elle était consciente de ma sensibilité à ce sujet. Je lui répétais sans cesse qu’elle devait être une louve. « Vas-y ! Attaque ! N’aie pas peur ! Réponds-lui ! » Sareh a eu le courage de s’abandonner totalement à la personnalité de Nahid. C’est une actrice très puissante, souple et sensible, capable de transmettre des émotions au public à travers son regard et les expressions de son visage, sans dire un mot. Au fil des jours, elle ne cessait d’évoluer et d’apporter toujours plus de vie au personnage de Nahid.

Pejman Bazeghi, dans le rôle de Massoud, est un acteur très expérimenté du cinéma iranien. Il a un répertoire très varié et a joué dans toutes sortes de productions. Cela dit, dans tous ses rôles il incarne presque toujours un beau garçon qui a toutes les femmes à ses pieds.

Jouer Massoud l’enthousiasmait d’autant plus que ce profil de personnage n’était pas habituel pour lui : un homme mûr, posé, père, époux, amoureux. Pendant le tournage, son intelligence et sa finesse m’ont rendue envieuse. Il comprenait mes indications et suggestions et les appliquait dans la seconde. Il a un rapport très sensible avec ses partenaires de jeu. Il se dégage de son regard une énergie que je n’ai jamais vue chez un autre acteur. Le caractère de son personnage, modéré, légèrement traditionnel, amoureux, transparaissait dans sa démarche, dans son élocution, jusque dans la façon de ranger son bureau. Il a été extraordinaire.

Navid Mohammadzadeh, dans le rôle d’Ahmad, est un des comédiens de théâtre les plus célèbres en Iran. C’est un grand, le voir sur une scène est une expérience inoubliable. Il a une telle énergie qu’il est capable de vous donner la pêche comme de vous mettre par terre ! Et il saisit parfaitement la différence entre le théâtre et le cinéma.

Une dimension qui échappe aux spectateurs non-persanophones est que tous les personnages de Nahid parlent avec l’accent du Nord de l’Iran. Navid (tout comme Sareh) qui vient d’une autre région a pourtant réussi à acquérir une maîtrise parfaite de cet accent, en allant traîner dans les ports et les cafés, en discutant avec les marins d’Anzali juste en quelques semaines.