ENTRETIEN AVEC TONY GATLIF :  "... Pour tous ceux qui se sont fait trahir et bazarder"

Le réalisateur revient sur l'origine du film et se souvient de cet éducateur qui "sauvait les jeunes en leur parlant"...
 

Geronimo, c'est un Apache, Geronimo, c'est une éducatrice de rue qui sauve des jeunes dans ton nouveau film. Est-ce que tu t'es inspiré de ceux que tu as rencontrés à ton arrivée en France en 1962 ?

Tony Gatlif : Pour construire le personnage de Geronimo, je me suis en effet rappelé d'un de mes éducateurs de rue, il a aujourd'hui quatre-vingt-cinq ans, c'est devenu un ami. J'ai voulu montrer ces personnes incroyables.

J'en ai vu arrêter des jeunes qui étaient dans une transe violente. Ils les sauvaient en leur parlant. Quand j'étais en maison de correction, l'un d'eux a eu à gérer un jeune de treize ans qui se tapait la tête contre le sol, en pleine crise de nerfs. Je devais avoir quinze ou seize ans, j'assistais à la scène, un cercle s'est formé autour d'eux. L'éducateur l'occupait par la parole : "Tu m'entends, tu m'entends, arrête-toi, tu te fais mal." Le jeune n'entendait rien. J'ai alors dit : "Mettez-lui un coussin sous la tête !" Il a entendu la seule chose qu'il ne fallait pas. Il pensait que je me foutais de lui, il a foncé sur moi, il voulait me tuer. J'ai compris qu'on pouvait vraiment agir avec la parole.

Quand en 2012, je sors de chez moi et que je vois plein de gens agglutinés au bout de la rue, cela me revient. Un type me dit : "Il a un couteau." Un mec, la cinquantaine, avait plaqué un autre contre le toit d'une voiture, mis un couteau sous sa gorge, il était prêt à le planter. J'ai eu le déclic qui allait donner Geronimo, je me suis approché et je lui ai parlé sans m'arrêter : "Lâche ton couteau, qu'est-ce-que tu fais ?" Il ne m'écoutait pas et puis j'ai crié : "Hey oh, oh, tu vas le regretter !" Il m'a jeté un coup d'œil et il a baissé son couteau. Le mot "regretter" a tapé son cerveau, il a vite fait le calcul.

Comment as-tu traduit ces histoires en images ?

J'ai appelé mon éducateur pour qu'il me raconte cette autre histoire que j'avais en tête : "Tu te rappelles de cette fille que tu as sauvée ?"

Elle venait de se faire quitter, elle était désespérée et il l'a emmenée voir la mer... En allant vers Deauville, ils roulaient sur l'autoroute et elle a ouvert la porte alors qu'ils étaient lancés à cent km/h. Il l'a rattrapée sans lâcher le volant, il l'a retenue de justesse.

Cette expérience m'a marquée, il fallait qu'elle figure dans le film. Quand la mariée, cette jeune fille d'origine turque qui fuit une union arrangée, saute de la voiture de l'éducatrice interprétée par Céline Sallette, voilà comment j'ai présenté les choses à Nadia Harzoune, qui joue Nil : "L'éducatrice t'amène quelque part pour te protéger et toi, tu as très peur que tes frères se vengent et te fassent du mal. T'es paniquée, t'as confiance en personne, tu ne sais même pas comment tu as agi, instinctivement tu as envie de t'enfuir." L'action était superbe, sincère car Nadia a vraiment sauté pendant le tournage avant que la voiture ne s'arrête ! Au montage, quand j'ai vu les images, j'étais ahuri, j'avais froid dans le dos.

Geronimo est le prénom d'un homme, pourquoi finalement lui avoir donné les traits d'une femme (Céline Sallette) ?

J'ai compris qu'il fallait que ce soit une éducatrice pour en faire un film moderne. Ce sont deux femmes libres, libérées, fortes qui sont au cœur de l'histoire : une qui dit non aux traditions en sachant ce qu'elle risque, et l'éducatrice qui va aider l'autre pour qu'elle ne soit pas massacrée et qu'elle gagne. Cette éducatrice, c'est une belle âme, sans être une âme charitable, sa vie est pour les autres, elle n'a pas de vie personnelle, elle ressemble à une maison délaissée.

Tu mettrais un mec au milieu de ces jeunes, il ne gagnerait pas parce qu'il aurait un rapport d'homme, de père. C'est ce qui était prévu dans le scénario original mais ça ne me plaisait pas, je réécrivais tous les quinze jours, je ne trouvais pas ce qui clochait. Une femme, c'est plus fort, plus juste, moins commun qu'un mec qu'on met toujours dans le rôle de celui qui sauve, règle, commande.

Qu'est-ce que tu voulais dire en l'appelant Geronimo, d'après le nom de cet Apache mort au 19e siècle ?

Cet Apache a vu sa famille ravagée par les Mexicains. Les Mexicains criaient le nom du saint "Geronimo" pour se protéger quand il est arrivé pour venger sa famille. Il a choisi de se l'approprier ensuite. Geronimo, c'est le symbole de quelqu'un dont on a volé l'âme, la terre, le peuple, qui a été trahi. C'est un guerrier rebelle. Ça parle de tous ceux qui se sont fait trahir et bazarder. C'était aussi donner au personnage le nom d'un saint, comme on donnerait le nom de Pierre. Appeler une femme d'après cet Indien, c'était déjà une forme de rébellion.

Et comment as-tu pensé à Céline Sallette pour l'incarner ?

Tony Gatlif : Quand j'ai vu Céline, j'ai su que c'était elle. Elle a une trentaine d'années, elle est plus proche des autres jeunes acteurs que de moi, ça m'a plu. Elle a du caractère, elle a su leur parler, elle sait qu'ils dérapent vite et elle les défendait. Je lui ai écrit une lettre pour lui expliquer l'inspiration de son rôle : une chanteuse de vingt-cinq ans rencontrée en Andalousie dans les années 90 sur le tournage de Latcho Drom, les gens l'appelaient La Caïta. C'est elle que j'avais choisie pour représenter les Gitans espagnols, j'étais scié par son comportement. Libre, elle vivait en couple avec une jeune femme. Une gitane considérée par tous comme une princesse, une reine, personne ne la touchait et en même temps elle crachait dans la rue et elle n'allait pas tous les matins à l'église, loin de là ! Elle n'avait peur de personne, même les flics lui tiraient la révérence.

Quand j'ai ajouté les traits de La Caïta au personnage, j'avais le film. Céline Sallette avait les épaules et le regard.

Elle était incamée.

 

Propos recueillis par Mélissa Bounoua