Entretien Gael García Bernal
René Saavedra est-il un symbole de l’époque dans laquelle il a vécu ? Ou s’agit- il d’un symbole de ce que nous vivons aujourd hui ?
René est un personnage inhérent au contexte dans lequel il a vécu, mais il est aussi éternel ; il symbolise le réveil politique d’une personne en apparence apolitique. Etant une conséquence de la politique vécue par ses parents dans l’exil, la persécution, un être toujours étranger, il recherche au cours de l’histoire une manière inaperçue de se réconcilier avec son être politique qui est appelé à changer son milieu immédiat. J’ai l’impression que ce passage à la maturité est constant chez l’être humain, en se rendant compte que l’on peut changer les choses par soi-même.
Quelle est selon vous la plus grande réussite de la campagne du NON, en considérant sa dimension politique et publicitaire ?
La plus grande réussite de la campagne du NON a été d’une part, d’utiliser le système néolibéral mis en place par la dictature, et d’autre part, la démocratisation des médias dans l’état rudimentaire dans lesquels ils se trouvaient à l’époque. On peut dire que la campagne a dépassé la droite par la gauche, et par la droite. Ils ont appelé à l’optimisme et à la joie, dans un pays submergé par les chocs douloureux, conséquences de sa politique récente.
Pinochet est l’unique dictateur de l’histoire récente à avoir abandonné le pouvoir à travers une élection démocratique. Comment voyez-vous Saavedra avec cette perspective ?
Je pense que ce qui a triomphé à ce moment là, est un des actes fraternels les plus importants et les plus purs qu’ait vécu la démocratie dans le monde. En s’engageant sciemment dans une campagne que la grande majorité estimait frauduleuse dès ses débuts, Saavedra et son équipe ont estimé que le sacrifice en valait la peine et ont décidé de l’assumer une fois pour toutes. Pour eux, pour leurs parents, pour leurs enfants. C’est pour cela que Saavedra m’a plu, car il s’est converti en quelqu’un d’héroïque et de plausible. Longue vie à Saavedra. Il me manque déjà.
... Entretien avec Pablo Larraín
Comment avez-vous utilisé les caméras de l’époque pour trouver le langage cinématographique du film ?Nous avons utilisé le même format que celui de presque toutes les archives originales qui sont dans le film. Ainsi, nous avons obtenu comme résultat une image identique à celle réalisée dans les années 80, afin que le spectateur parcoure cet imaginaire sans différencier le matériel d’archives et l image filmée lors du tournage. Nous évitons ainsi la perception d’un matériau « d’époque » en créant un hybride, de temps, d’espace et de matériel, généré grâce à des caméras à tube Ikegami de 1983. Le format presque carré en 4:3, et ce choix unique dans la technique audiovisuelle de réaliser ce film avec des caméras vidéo analogiques sont aussi une manière de résister à l’hégémonie esthétique du HD.
Comment le modèle utilisé pour vaincre la dictature s’est-il installé dans le Chili post-Pinochet ?
René Saavedra est un enfant du système néolibéral impulsé par Pinochet. C’est pour cela qu’il est intéressant que ce soit lui, avec les mêmes outils idéologiques que ceux mis en place par la dictature, qui se charge de mettre Pinochet en déroute. Il le fait en inventant une campagne publicitaire remplie de symbolismes et d’objectifs politiques, qui en apparence sont seulement une stratégie de communication, mais qui en réalité cachent le devenir d un pays.
Pour moi, la campagne du Non est la première étape de la consolidation du capitalisme comme unique système possible au Chili. Ce n’est pas une métaphore, c’est directement cela, de la publicité pure et dure, amenée à la politique.
Que signifie pour vous d’achever cette trilogie, après Tony Manero et Santiago 73, Post Mortem ?
Clore un cycle. En espérant que les films génèrent des liens entre eux. Santiago 73, Post Mortem parle des origines de la dictature, Tony Manero de son époque la plus violente, et NO de sa fin. Peut-être que ce qui m’intéresse le plus, c’est de faire le bilan, de revisiter l’imaginaire de la violence, de la destruction morale et de la distorsion idéologique, pas pour la comprendre, mais pour dire qu’elle a existé. Peut-être qu’avec le temps les films donneront un regard sur une période pleine de labyrinthes sombres et tristes, de joies maladroites et souvent forcées.
Sur UniversCiné : découvrir Pablo Larraín avec ses deux précédents long-métrages, Tony Manero , et Santiago 73, post-mortem, plongée glaçante dans les jours qui ont précédé le coup d'Etat de Pinochet.