L’histoire remonte au printemps 2015. 

J’ai réalisé un reportage au Kurdistan d'Irak. J’ai fait venir à Paris six commandants dont la détermination, le courage, la position en première ligne dans la lutte mondiale contre Daech, la solitude, m’ont beaucoup impressionné. Ils ont, à peine arrivés, tenu à aller se recueillir devant l’immeuble de Charlie Hebdo, puis devant l’Hypercacher de la Porte de Vincennes.

Nous avons passé des heures à débattre de la façon de contrer cette menace terroriste en train de s’emballer. Et l’idée est apparue que, si Daech est bien une force capable de frapper partout, à tout moment et par surprise, si cet ennemi nouveau est, le plus souvent, insaisissable et invisible, il y a un endroit du monde où il a ses bases, ses cerveaux, ses centres d’entraînement et de commandement, ses arrières – et que, là, en revanche, il est possible de l’atteindre. Cet endroit, c’était l'"Etat islamique". 

J’avais en face de moi quelques-uns des "Peshmergas" (littéralement: "ceux qui vont au-devant de la mort") qui étaient au contact des tueurs.  L’idée est née là: aller à la rencontre de ces guerriers légendaires; partager, autant que faire se pourrait, leurs espérances, leurs rêves, leur vie de chaque jour, leur combat; s'employer à suivre, pour cela, la longue ligne de front qui, du sud au nord, de la frontière avec l’Iran à celle avec la Syrie, court sur mille kilomètres et les sépare des djihadistes; et, de ce voyage, faire un film. 

 Le contrat était clair.  Nous voulions tout voir.  Tout enregistrer. Nous voulions avoir accès aux salles de commandement, aux théâtres d'opération, aux avant-postes  Nous voulions être là, embarqués, au plus près des offensives. Et nous rendrions compte en toute liberté de ce que nous allions voir. Les Peshmergas nous ont fait confiance.  Et, des premiers jours de juillet 2015 à la fin novembre, ils ont fait en sorte que nous puissions les suivre. Le voyage ne s’est pas fait d’un coup, naturellement. 

Il y a eu des interruptions, des va-et-vient avec Paris, des retours sur certains lieux.  Il y a eu des moments où, poussés par le désir de comprendre ainsi que par l’amour de ce peuple dont nous découvrions le génie et l’histoire, nous nous écartions de notre itinéraire pour filmer un père dominicain sauvant des manuscrits araméens, le tombeau d'un prophète biblique ou un médecin aux armées en train d'opérer. Mais l’ordre du tournage fut bien, pour l’essentiel, celui de ces 1000 kilomètres de front. 

Nous y avons filmé les stratèges dressant les plans d’attaque ; les capitaines exhortant leurs troupes à la discipline et au courage ; nous y avons été témoins de six batailles (Al Murah début ‪juillet‪‪‪‪‪‪‪‪; Albu Najim fin ‪août‪‪‪‪‪‪‪‪; Albu Mohamad ‪le 10 septembre‪‪‪‪‪‪‪‪; Muzrya ‪le 30‪‪‪‪‪‪‪‪; la plaine de Sultan Abdullah en octobre; le Sinjar enfin); nous avons filmé des centaines de visages de femmes et hommes volontaires dans une guerre qu'ils n’ont pas voulue, qu’ils n’aiment pas, mais qu’ils sont en train de gagner; à deux exceptions près (l'épisode "Hajjar" et le dernier combat de Magdid  Harki), toutes ces images sont les nôtres  et ce road movie rend compte de ce que nous avons vécu.  

Je dis « Nous ». Je le dis ici, mais je le dis aussi dans le commentaire qui, en voix off, ponctue la narration.

Car, si un film est toujours, par principe, une aventure collective, celui-ci l’est peut être plus qu'un autre. Le point de vue est le mien, bien entendu.  Les partis pris sont les miens et engagent ma subjectivité. M'appartient cette obsession d'un "Islam des Lumières" que je recherche depuis mon âge d'homme et que je ne me suis jamais senti si près de reconnaître qu’ici, sur cette terre majoritairement musulmane où l’on recueille les Chrétiens de la plaine de Ninive ; où l’on protège les Yezidis; et où l’on est fier de pouvoir montrer les dernières traces juives que la purification ethnico religieuse de la région n’a pas complètement effacées. 

Mais, pour le reste, il n’est pas un son, une image, une scène de ce film qui n’appartient, pleinement, à ceux qui l’ont fait avec moi. Gilles Hertzog, bien sûr, qui, sans même parler des très nombreux reportages que nous avons menés ensemble depuis  quarante ans,  avait déjà co-signé « Bosna ! » et « Le Serment de Tobrouk ».

Un producteur hors normes, François Margolin, qui est aussi un ami et qui a été là, sur le terrain, à mes côtés, pendant toute la durée du tournage. Un ingénieur son (Jean-Daniel Bécache) ainsi qu’une équipe de trois chefs opérateurs (Olivier Jacquin, Camille Lotteau, Ala Tayyeb) réduite à deux quand le troisième, en plein tournage, fut grièvement blessé.  Et puis une équipe de pilotes de drones, à la présence ponctuelle, mais qui vinrent, eux aussi, en première ligne et à qui nous devons, par exemple, les seules images, à ma connaissance, de Mossoul sous la férule de Daech. 

J’ai aimé ce travail d’équipe.  J’ai aimé la fraternité qu’il a créée et dont je sais qu’elle survivra au film. Ce n’est pas rien d’avoir été, derrière une caméra, les témoins de la libération d’une ville; de la souffrance et de la guérison  d’un camarade victime d'une mine; de la violence d’une bataille que seul le sang-froid des Peshmergas a empêchée d’être plus meurtrière; ou de la résistance spirituelle des derniers moines de Mar Matta á tenir bon sous le regard des barbares.

Tout cela a créé entre nous un compagnonnage d'autant plus intense que ce sont finalement les mêmes qui, ensemble, hommes-orchestre endossant tous les rôles et liés jusqu'au dernier jour par l'esprit de cette aventure, ont donné à ce film sa forme aboutie et, je crois, juste.