Le point de départ du projet
" Le film s'articule autour d'une agression, celle d'un conducteur de bus, par une bande de jeunes. J'aime partir du réel. Les faits divers sont des révélateurs de notre vie quotidienne et la banlieue focalise un certain nombre de problèmes de notre société dont la violence n'est que le résultat. Dans Ligne 208, avec mon co-auteur Sylvie Bailly, notre point de départ a été tout simplement un bus où les agressions ont été très nombreuses, répétitives et, la plupart du temps non préméditées, insidieuses. C'est un climat qui dégénère au moindre mot de travers mais peut aller jusqu'au coup de couteau. J'ajouterai que j'avais envie de parler de cette banlieue que je connais bien. Je suis né au Nord de Paris et je vis à l'Est. J'ai vu toute cette région se transformer. Mon désir était d'en parler, de peindre des gens, non pas de façon négative, bien au contraire, mais peut-être différemment de tout ce que j'ai pu voir.
Mon angle d'attaque examine les conséquences d'un tel acte et se situe plutôt du côté de la réaction de l'agressé. Celui-ci est un adulte. Ce n'est pas la bande de jeunes que je voulais traiter. Simplement, je pense que tous les personnages du film sont issus d'une cité de banlieue et que d'une manière ou d'une autre, tous renvoient par le prisme de leur vie aux agresseurs. Par exemple, le frère de Djamila, a pratiquement le même âge que les agresseurs. Lui se cherche un petit boulot. J'ai voulu montrer au fond que les agresseurs n'avaient rien d'exceptionnel. Ce sont des jeunes dont certains sont issus de l'immigration mais pas seulement. Ils restent mystérieux, insaisissables une bonne partie du film. Mais, à la fin, la rencontre entre l'agresseur et l'agressé règle en partie une situation conflictuelle. Le face à face s'annonçait violent et, tout à coup, il s'humanise."
Réactions de peur, réactions de violence.
"Les personnages sont habitués à se défendre, à se battre, parce que la vie en banlieue n'est pas forcément facile. Au départ, ils vivent une relative stabilité dans leur situation. Mais dès que la violence apparaît, c'est comme un coup de pied dans la fourmilière, elle peut tout remettre en cause. Dès lors, ils deviennent fragiles.
Prenons Bruno. C'est un homme entier dont la faiblesse est sa propre violence. Probablement qu'étant plus jeune il a été voyou et que peu à peu il a apprivoisé son agressivité. Il est marié à une jeune femme d'origine algérienne, Djamila. Tout semble bien aller pour elle sauf que la violence de son mari après l'agression va lui poser toute une série de questions sur son passé, l'Algérie, ses parents. Elle va commencer à être déstabilisée. Il y a aussi Jean, le policier, l'ami d'enfance de Bruno. Il est entouré de flics visiblement d'extrême droite mais lui n'est pas comme ça, peut-être parce qu'il a aussi vécu en banlieue. Confronté à sa propre histoire et aux problèmes rencontrés avec sa femme et son fils, Jean n'est pas aussi solide qu'il parait face à son copain Bruno. Il y a encore René le syndicaliste qui a bien du mal à trouver les mots dans une situation qui lui échappe, et Papy le vieil ouvrier typographe, poète à ses heures, dont les paraboles ne sont guère entendues...
Pour moi ce qu'on appelle l'extrême-droite en France est une nébuleuse couvrant toutes les classes sociales et comprenant entre autres des nostalgiques de l'Algérie française, des commerçants réfugiés dans des réflexes sécuritaires, des skins très primaires. Il se trouve également une masse de gens qui subissent régulièrement un climat d'insécurité et se montrent sensibles aux discours de l'extrême droite. Ce sont pour eux autant de réponses à leurs questions. Je ne les considère pas attachés à une idéologie. Dans le film on voit un peu toutes ces tendances apparaître furtivement et coexister."
Des acteurs très importants dans le dispositif.
"Depuis son film Etat des lieux, j'ai considéré que Patrick Dell'Isola était vraiment le comédien que je recherchais, un petit peu dans le style de Robert Carlyle, le comédien favori de Ken Loach. Il réunissait dans ce film de nombreuses qualités que j'avais à mon tour envie d'exploiter : la trentaine, issu de la banlieue, fin, drôle, mais aussi révolté et parfois même violent. Quand il a accepté le scénario, il a fait un certain nombre de remarques, plus précisément sur son rapport avec l'agresseur qu'il voulait absolument rencontrer dans le film. Il se sentait proche de ce jeune et notre idée était de montrer que tout à coup il avait affaire un peu comme à son petit-frère. Il est intervenu sur le scénario et sur la façon de jouer cette scène, sur le langage même. La confrontation est un élément très important que Patrick a ressenti profondément. Il s'est totalement impliqué dans le personnage, lui a donné toute sa dimension, toute sa couleur.
La femme de Bruno, Djamila, est un personnage central dans un univers a priori très masculin… Djamila est une figure peu commune. Elle ne veut pas s'apitoyer sur son compagnon qui a quand même reçu un coup de couteau. Non pas par manque de sensibilité, ce qui est le contraire de sa vraie personnalité, mais par souci de se protéger. Pour elle, Bruno doit remonter lui-même la pente. Elle ne lui fait pas de discours.
Ce qu'a apporté la comédienne Nohza Khouadra est là encore très intéressant. Elle est de la banlieue, issue de l'immigration. Elle a compris instinctivement toute la trame du drame. La scène clé, celle de la découverte de l'arme que dissimule Bruno, on l'avait répétée avant. Mais subitement ce n'est pas seulement la comédienne qui s'est exprimée mais aussi la femme avec son histoire tourmentée. Elle a puisé au plus profond d'elle une émotion et une sensibilité qu'elle nous fait partager."
La spontanéité de non-professionnels.
"Dans un premier temps, je souhaitais des comédiens capables de se fondre parmi des non-professionnels et sachant improviser. Ensuite j'ai porté mon attention sur des non-professionnels qui auraient à jouer leur propre rôle, en particulier les conducteurs de bus. Ces derniers m'ont beaucoup apporté à deux moments précis : la grève et l'agression. Ils revivaient alors des événements, qu'eux seuls avaient déjà connus par le passé. Leur façon de réagir vis-à-vis du discours du syndicaliste quand ils apprennent l'attaque, sont ainsi des réactions très simples et très naturelles. La fête, le jour du départ à la retraite de l'un de leurs collègues, est également caractéristique et ne peut ni s'inventer ni s'imaginer. De nombreuses personnes étaient de la cité. Là encore on a atteint une certaine vérité dans les visages, les tranches d'âge ou les attitudes. L’intérêt de recourir à des acteurs non professionnels tient à la richesse de leur expérience qu'ils ont su transmettre avec spontanéité et force.
Mon souhait pour ce film afin d'obtenir un effet de réalité maximal était la répétition en groupe pour que chacun se reconnaisse et se définisse les unes par rapport aux autres. On a répété en salle sur des thèmes proches du film sans déflorer les vraies scènes. Cela nous a permis de voir les conducteurs non professionnels se fondre avec des comédiens aguerris. Un groupe, une famille est née. C'était très important pour la crédibilité du film. Nous avons travaillé en plusieurs groupes : celui des personnages d'extrême droite dans le café, puis la bande de jeunes, la famille de Djamila et bien sûr les conducteurs de bus. Nous avons beaucoup appris notre approche de la famille de Djamila. Le frère et la sœur étaient porteurs de l'histoire de l'Algérie, de l'immigration. La comédienne Amina Medjoubi nous a fait partager ses propres expériences."
La musique pour donner la couleur.
"J'aime le jazz. La musique d'un film est très importante pour rythmer les images. Généralement, on travaille par thèmes. Ici j'ai retenu la nuit et le jour. La nuit représente souvent le moment des dangers, des contradictions les plus fortes. Ce film est au deux-tiers de nuit. Le jour devait apparaître à chaque fois comme une bulle de possibilités. C'est le quotidien qui revient, la vie qui repart, comme les scènes de foot, ou celles de la plage.
Elles succèdent à une période nocturne où tous les risques sont concentrés. Ces thèmes balancent dans une alternance musicale. Un autre thème me tenait à coeur : la course éperdue de Bruno. Au début, il court pour des raisons de santé physique et d'équilibre.Au fur et à mesure, c'est une course contre le temps et les dangers qu'il a accumulés. La musique suit ce cheminement. Le rythme même de sa course est réglé sur la musique et inversement. Une précision enfin. Le jazz, dans sa branche simple, renvoie au blues, c'est à- dire un état d'âme, une certaine couleur, un sentiment, la ville, la nuit. Les personnages du film ont le blues. C'est un sentiment universel porté par une musique elle aussi universelle.
Comme en jazz, certains thèmes sont des contre-thèmes. Ce que j'appelle le «pétage de plombs» est effectivement très présent. Au commencement du film on voit une jeune femme asiatique complètement perdue. C'est une scène à laquelle j'ai d'ailleurs assisté. Je n'ai rien inventé. D'autres également pètent les plombs, un conducteur, Jean le policier qui se suicide, sans parler de Bruno. Ils pètent les plombs à partir du moment où les pressions sociales et les contradictions sont trop fortes. Ce thème traverse toute l'histoire. Tous peuvent craquer. Le thème est aussi éminemment musical. C'est comme une variation. Il n'est pas explicable."