Comment avez-vous rencontré Ali ? De quand date votre amitié, qui est au coeur du film ?
Nous nous sommes rencontrés à la fin des années 70 alors que nous participions aux mêmes manifestations contre l’occupation des territoires palestiniens et la guerre au Liban. Puis, il se trouve que nous sommes devenus voisins à Tel-Aviv. Nous vivions dans la même rue et nous avons commencé à nous voir régulièrement. En 1994, je lui ai demandé de m’aider à traduire une partie de mon documentaire La reconstitution, puisque je ne parlais pas arabe.
Quelques années plus tard, en 1997, mon film Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon a jeté un froid sur nos relations. Ali a détesté le film. Pour lui, comme pour beaucoup de Palestiniens ou de Libanais, l’ironie n’était pas permise sur un tel sujet. M’autoriser à en rire et laisser Sharon apparaître, à titre personnel, comme un individu sympathique, constituait pour lui un faux pas politique.
Pourtant, le pouvoir de séduction de Sharon, sa personnalité “sympathique”, étaient traités comme un problème dans le film.
Sharon suscitait une réaction trop viscérale chez les Palestiniens pour que cette ironie puisse être prise en considération. Il est comme la muleta dans la corrida : face à lui, impossible de garder son sang-froid. L’image d’un Sharon débonnaire et sympathique était simplement insoutenable pour Ali. À partir de là, une distance s’est donc creusée entre nous.
Puis, à la fin des années 90, nous nous sommes revus et j’ai commencé à étudier l’arabe avec lui, dans le cadre d’un cours qui n’a pas duré longtemps. Finalement, au moment de faire Pour un seul de mes deux yeux, j’ai réalisé que je ne pourrais pas faire ce film, qui impliquait un voyage dans les territoires occupés, sans être capable de parler Arabe. Ali a donc été mon professeur et c’est à ce moment que notre amitié s’est vraiment développée.
Nous nous voyions régulièrement, pour les cours mais aussi pour le plaisir, en compagnie de nos familles. Je connais Yasmine, sa fille qui apparaît dans Dans un jardin je suis entré, depuis qu’elle a deux ans.
Comment est née l’idée de faire un film à partir de cette relation ?
À vrai dire, l’idée est venue de quelque chose de complètement différent. En 2010, aux Laboratoires d’Aubervilliers, j’ai participé à une performance d’Akram Zaatari, un artiste et cinéaste libanais que je connais depuis les années 90. La performance s’appelait Conversation avec un cinéaste israélien imaginé. Elle consistait à nous asseoir à la même table, à un mètre et demi de distance et à communiquer via Skype avec des ordinateurs portables.
L’idée était de représenter une relation qui, de fait, est interdite par la loi libanaise, une relation de part et d’autre de la frontière. Le fait que ma famille ait des racines libanaises rentrait bien sûr en ligne de compte. Akram m’avait demandé à cette occasion d’amener des photos de ma famille et j’ai redécouvert des clichés que j’avais vus enfant, dans les albums de ma mère.
Ce sont les photos que l’on voit dans le film ?
Oui, et on les retrouve aussi dans le livre qui a été tiré de la performance. En redécouvrant ces photos, l’idée m’est venue de faire un film sur l’histoire d’un cousin de mon père qui a grandi à Beyrouth. À la naissance de l’Etat d’Israël, il ne comprenait pas que le Moyen-Orient puisse être désormais séparé par des frontières. Il est venu en Israël au début des années 50, y est resté quelques mois, puis est retourné à Beyrouth comme si de rien n’était. Il a fait comme ça plusieurs allers-retours, mais ce n’est qu’à la fin des années 60 qu’il a fini par s’installer définitivement en Israël. J’étais fasciné par l’histoire de cet homme qui n’arrivait pas à accepter les nouvelles règles, qui ne parvenait tout bonnement pas à les comprendre.
Mais cette histoire, finalement, n’apparaît pas ce film ?
Non, mais ça a été le point de départ. Puisque ce cousin parlait arabe, pour avoir passé la majeure partie de sa vie à Beyrouth, j’ai réalisé que le script du film devait être en arabe. J’ai donc demandé à Ali d’y collaborer. Puis, je me suis dit qu’Ali, qui a des talents d’acteur, pourrait peut-être jouer le rôle du cousin, ou de mon père... Quoiqu’il en soit, il était essentiel, pour commencer, que je lui raconte l’histoire de ma famille. Et comme je sais, d’expérience, le prix de ces moments spontanés qu’on ne peut pas rejouer, j’ai décidé de filmer dès ce moment-là, quand j’ai commencé à raconter cette histoire à Ali. C’est ce que vous voyez dans le film. Au moment où nous en sommes finalement venus à l’histoire du cousin, le film était déjà fini...
Ce film-là, que vous n’avez pas tourné, est-il toujours en projet ?
Je ne sais pas vraiment. Quand je sors d’un film, j’ai toujours un peu de mal à penser à la suite...
Dans un jardin je suis entré est le premier long métrage où vous ne vous adressez pas directement au spectateur. Paradoxalement, il semble être votre film le plus intime, le plus personnel. Peut-être parce que le Avi Mograbi qui parlait face caméra était un personnage et son intimité un matériau purement fictionnel.
Dans les précédents films, ces moments avaient vocation à montrer combien l’image documentaire est trompeuse, pleine de mensonges. Vous pouvez être sûr que dans un documentaire, si quelqu’un s’assied devant la caméra et fait mine de s’ouvrir, il est en train de vous mentir. Quand je m’adressais à la caméra, ce n’était pas vraiment pour évoquer des faits qui, de toute façon, étaient faux mais pour évoquer quelque chose de plus abstrait.
A la différence de Dans un jardin..., il n’y avait pas de dialogue dans ces films : c’était Avi Mograbi contre le reste du monde. Ici le film n’est pas contre qui que ce soit : c’est un film avec. C’est un dialogue amical, fécond, plein de compréhension mutuelle. Tout le film a été conçu autour de cette idée de partage et de travail en commun.