- Comment est né ce nouveau projet ?

Avec Florence Vignon, ma co-scénariste, nous avons travaillé autour de quelques intuitions, de quelques éléments dont je devinais qu'ils allaient faire partie de la nouvelle histoire que je voulais raconter : rapport à la mère, la maladie, la mort. D'entrée de jeu, on a deviné qu'on n'était pas sur le chemin de la comédie. Puis nous avons posé les bases de la structure qui devait décortiquer la confrontation d'un homme entre 45 et 50 ans et de sa mère avec laquelle il n'a jamais eu de bons rapports.

- Une rencontre qui se fait au moment où cette mère a décidé d'accélérer sa fin de vie en allant en Suisse pour se suicider avec l'aide d'une association.

Oui et en même temps cette mort assistée, événement essentiel dans le récit, n'est pas le sujet principal du film, ce n'est même pas le déclencheur du conflit entre les personnages, c'est un événement dramaturgique qui vient donner une date à la mort d'un des deux personnages principaux.

Ce qui constitue un élément de narration très fort puisque la question qui se pose est de savoir si ces deux personnages vont parvenir à apaiser leurs rapports, à échanger ces quelques mots essentiels à toute vie, avant qu'il ne soit définitivement trop tard.

- Et vous avez une nouvelle fois pensé à Vincent Lindon pour interpréter le rôle principal...

Comment penser à quelqu'un d'autre pour ce rôle ? Vincent est plein d'une mélancolie qui me touche profondément et dans laquelle je projette la mienne. Nous sommes nés sur des planètes différentes et pourtant nous sommes cousins. Cousins de mélancolie. Cousins de colère. Cousins de doute. Cousins d'enthousiasme. Je comprends ce qu'il ressent et il comprend ce que je ressens. Et il le traduit à l'écran avec une justesse et une puissance bouleversantes.

Sur un plateau, c'est une force de la nature. Organique, volcanique, hyper intuitif, honnête, toujours en questionnement, jamais en repos, sans cesse à essayer de trouver la vérité de l'instant. Il nous emmène tous. Ses partenaires, l'équipe et moi-même. C'est un privilège d'avoir l'opportunité de filmer un tel comédien.

- Par contre, le choix d'Hélène Vincent peut à priori sembler plus étonnant pour interpréter cette femme rugueuse, incapable du moindre signe de tendresse.

Honnêtement, lorsqu'elle est arrivée pour les essais, malgré le talent que je lui connaissais, je me demandais comment cette femme plutôt pétillante dans la vie allait me convaincre qu'elle était le personnage. Je lui ai donné un texte, elle s'est isolée pendant 45 minutes, elle s'est mise la structure en tête, elle a passé une petite blouse et on y est allé. Et là, j'ai été soufflé par ce qu'Hélène me proposait. Yvette a surgi immédiatement. Yvette au présent, à l'instant où on décide de filmer l'histoire en même temps que tout le passé d'Yvette.

En voyant sa nervosité, sa maniaquerie, sa manière de passer rapidement la main sur la table pour ramasser trois miettes qui traînent, je comprenais combien cette femme avait pu agacer son fils pendant des années. Et en même temps, elle me touchait. C'est ce mélange qui m'a immédiatement convaincu. Car il fallait qu'il puisse y avoir un espace d'empathie possible avec le personnage. Cette faculté de faire émerger l'invisible est la marque des très grands comédiens.

- Parlez-nous d'Emmanuelle Seigner, comment la rencontre s'est-elle faite ?

Ce qui me plait avec Emmanuelle, c'est qu'elle a inventé le rôle, elle a donné sa vraie épaisseur au personnage que nous avions imaginé. Je veux dire qu'au moment de l'écriture, j'étais à mille lieux d'imaginer une femme comme elle pour jouer Clémence. Je m'étais laissé emmener assez naturellement vers un autre type de femme, un type de femme que l'on trouve d'une manière assez récurrente dans mes films précédents Je ne suis pas là pour être aimé ou Mademoiselle Chambon. Des femmes un peu lunaires, aériennes. Et puis l'idée d'Emmanuelle a surgi. Et à partir du moment où j'ai pensé à elle, cela m'est apparu comme une évidence avec l'intuition qu'avec Vincent ils feraient un très beau couple de cinéma. Un couple très puissant physiquement, très sexy. J'aurais eu énormément de mal à penser à quelqu'un d'autre si elle avait refusé. C'est une actrice incroyable, très imprévisible qui oblige à être sur le qui-vive pour saisir ses fulgurances de jeu.

- Comme souvent dans vos films, les silences sont importants.

La vie est faite de mots, de silences et d'hésitations. Et même si au quotidien je serais plutôt du genre à remplir le vide par trop de mots inutiles, au moment de filmer, par honnêteté, parce que j'essaie de capter des instants de vérité -sans doute mon seul moteur pour réunir une équipe sur un plateau- je ne peux pas échapper à ces silences. J'essaie juste de m'arrêter avant de prendre la pose et d'ennuyer les gens.

- Excepté 4 ou 5 séquences, c'est un film tourné entièrement en plans séquences. Pourquoi ce choix ?

Je sais avant le tournage qu'aucune scène ne sera très découpée. Je l'ai ainsi ressenti et visualisé dès l'écriture. Mais c'est vraiment le plateau qui m'impose ces plans séquences. Il y a pour moi, dans ces scènes qui se tournent sans aucune coupe, un espace d'où émerge une authenticité qui me touche profondément. Peut-être parce que les acteurs savent qu'ils doivent être bons ensemble, qu'il n'y a pas droit à l'erreur. Cela met une vraie pression, je crois.

- Votre film évoque donc le suicide assisté. Une pratique interdite en France mais possible en Suisse. Comment vous est venu l'idée ?

En 2004, j'ai vu un documentaire extraordinaire à la télévision : Le choix de Jean. Ce film montrait les derniers mois de la vie d'un homme, Jean, atteint d'une maladie incurable, qui avait décidé de mourir avant d'arriver en phase terminale de la maladie. J'ai vu le film, il m'a bouleversé et puis il est resté dans un coin de ma tête. Et sur un bout de bande magnétique car je l'avais enregistré. En 2009, j'ai ressenti le besoin de revoir ce film. J'ai été à nouveau ému par cette histoire et ce film fut un des premiers éléments de réflexion lorsque nous avons commencé à travailler avec Florence Vignon. En fait, il nous a donné l'idée d'utiliser le suicide assisté comme un élément dramaturgique fort. Il m'a aussi permis de découvrir le protocole précis que suivent les personnes qui décident de mourir de cette manière. Ça, je ne pouvais pas l'inventer.

J'ai contacté les réalisateurs du documentaire, Stéphanie Malphettes et Stephan Villeneuve, je leur ai demandé si je pouvais m'inspirer des scènes de leur film pour tout ce qui concerne le protocole d'aide au suicide et ils ont accepté. Plus tard, j'ai rencontré des membres des associations d'aide à l'auto-délivrance en Suisse afin d'être le plus juste possible dans mon film.

- Tout ce que nous voyons dans le film concernant l'euthanasie est donc rigoureusement exact.

Oui, concernant le protocole, tout se déroule en Suisse exactement comme je le montre. Mais il ne s'agit pas d'euthanasie, il s'agit de suicide assisté. Je ne parle pas là d'une nuance sémantique, je parle d'une différence fondamentale. En Suisse, comme en France, l'euthanasie – la pratique visant à provoquer par un médecin ou sous son contrôle le décès d'un individu atteint d'une maladie incurable – est interdite. En revanche, ce qui est autorisé dans ce pays, c'est d'aider une personne qui désire se suicider s'il n'y a pas de mobile égoïste. C'est à dire le legs (d'une somme d'argent par exemple), à celui ou celle qui organise cette mort assistée. C'est dans l'espace de cette tolérance que des associations d'aide au suicide se sont créées.

- Est-ce pour autant un film militant sur ce sujet ?

Je ne défends aucune thèse. Je ne me sens aucune légitimité pour émettre un avis sur un sujet comme celui-là. C'est une décision qui appartient à chacun. C'est une question infiniment intime qui va toucher au plus profond de l'individu. C'est la décision que prend Yvette, le personnage de la mère dans le film. Mais cela semble incroyablement simple pour elle de faire cette démarche. Quand on découvre cette femme dans le film, ça fait déjà pas mal de mois qu'elle est malade. Elle a donc réfléchi depuis longtemps à son geste, sa décision est prise, elle n'est pas en train de se demander si c'est une bonne idée ou non. Elle a fait ce choix et elle l'assume. Elle explique d'ailleurs à son fils à un moment qu'elle n'a pas fait ça comme ça, qu'elle a réfléchi. Et elle conclut même en disant : " ça fera au moins quelque chose que je décide ". Ce qui lève un coin de voile sur ce qu'a sans doute été sa vie.

- Quel est le regard du fils sur le choix de sa mère ?

Quand Alain le découvre, il est évidemment surpris et bouleversé. Mais comme dans cette famille, on ne parle pas, difficile d'aller demander des explications à sa mère. D'autant que leur relation est particulièrement conflictuelle. Ils en parlent quand même un peu dans un moment d'apaisement mais l'espace intérieur n'existe pas pour parler de cela paisiblement. Ils n'y ont pas accès et c'est justement là leur grande souffrance.

- Alain est un personnage douloureux.

Oui, comme sa mère d'ailleurs. Nous le prenons à un moment de sa vie où il sort de prison après 18 mois d'incarcération pour un minable trafic de drogue. Il s'était laissé convaincre de passer 50 kg de cannabis dans son camion à la frontière. Une première fois qui s'est terminée derrière les barreaux à un moment de sa vie où il était fatigué de tout. Fatigué de ne rien avoir construit, fatigué d'une vie affective chaotique. C'est la solution qu'il avait sans doute trouvé inconsciemment pour s'extraire du monde.

Alain n'a pas appris à parler, à exprimer ses émotions, il est juste en colère. Et au fil des ans, visiblement, cette colère ne s'est pas apaisée. Et la première personne contre qui celle-ci est dirigée est sa mère. Pourquoi ? C'est sans doute le fruit d'une histoire longue et complexe mais en résumé, il n'est pas difficile de comprendre qu'Alain n'a jamais reçu de signe d'affection de la part de sa mère. Et à 48 ans, remis en présence de cette femme, les douleurs resurgissent immédiatement. Tout est là, rien n'a été digéré.

Ces gens s'aiment et pourtant la guerre n'a jamais cessé. Mais il ne s'agissait pas de rester spectateur du ratage inexorable de cette relation, je voulais voir si ces deux personnages pouvaient faire le chemin qui, malgré les rancoeurs et les douleurs, mène vers l'apaisement.

- C'est un chemin compliqué pour eux.

Et le véritable sujet du film est là. C'est une histoire d'amour entre un fils et sa mère. Une histoire d'amour encombrée d'une douleur profondément enkystée chez ces deux êtres incapables d'exprimer leurs sentiments. Je reconnais que c'est un thème assez récurrent chez moi mais j'ai essayé cette fois-ci d'aller plus loin, plus profond, dans l'étude de cette relation pleine de paradoxes.

- Quels paradoxes ?

Ils s'aiment mais ils se déchirent. Et quand ils parviennent à avoir un instant de répit, ils s'arrangent pour le faire dégénérer. Car même si la bagarre fait mal, ils sont en terrain connu, ils ont leurs repères. Et pendant ce temps-là, ils évitent de se confronter à ce qui leur fait le plus peur : exprimer leurs émotions et leur affection l'un pour l'autre. C'est bien pratique. Mais je trouve qu'il n'y a pas plus grand gâchis que celui-là. La question est de savoir s'ils vont se rater jusqu'au bout.