Etrange impression de dépaysement, dans un festival international, lorsque des films supposés d'un pays nous emmènent dans un autre. Serait-ce le propre du cinéma que de ne jamais accepter l'endroit où il se trouve, de toujours, par tous les moyens, perpétrer un ailleurs, promesse d'autre chose ? Ainsi l'héroïne éponyme de Miss Kicki, qui quitte sa Suède natale pour Taïwan afin de voir, pour de vrai, un homme rencontré sur Internet. Sans parler du fait qu'elle revient tout juste des Etats-Unis, où elle a vécu des années durant, laissant la garde de son fils à sa mère...et qu'il lui faut désormais renouer avec lui. Une héroïne sans repères, et qui doit reconstruire. Vaste programme, qui rejoint celui de Marzieh, le personnage principal de My Tehran for Sale, pour qui il y aussi cette idée que rien n'est possible ici, que les promesses sont l'ailleurs.
On trouvera peut-être le personnage le plus épanoui dans ce grand écart en la personne de Leila, la jeune marocaine de Retorno à Hansala de Chus Gutierrez. Partie vivre en Espagne pour y gagner sa vie, elle retrouve son frère dans des conditions tragiques. Il est mort noyé après une traversée clandestine. Leila doit maintenant rentrer chez elle pour la première fois en cinq ans afin de rapatrier le corps. Ici, le retour aux sources n'entre pas en contraction avec ce qui a été entrepris dans sa terre d'accueil. On découvre ce qui la nourrit, et enrichira bientôt aussi l'entrepreneur des pompes funèbres qui l'accompagne, dans cette idée que l'on n'est jamais plus grand que dans la synthèse de deux cultures. Dommage toutefois que le déroulement du film soit si prévisible, si occidental justement...
Nous disions plus haut que le cinéma se prêtait au départ, que ce dernier rendait possible un élan, peut-être moins enthousiasmant ici dans la mesure où il est plutôt question d'un retour, et en un sens, ce film est une conclusion rêvée pour les autres. Dans les longs-métrages que nous avons évoqué, si l'on est davantage sur la corde raide, c'est que rien n'est encore advenu, et les promesses mentent parfois (souvent). Ici, la jeune femme est arrivée, et c'est plein d'une sagesse qu'elle possédait déjà qu'elle revient à Hansala, mais qui se double de sa nouvelle identité d'occidentale. On peut donc légitiment préférer les voyages dont on ne sait rien, ceux où il est meilleur de se perdre, de se perdre vraiment. C'est dans ces moments-là que les formes du cinéma excelle, qu'elles saisissent quelque chose d'une identité, que l'esthétique n'est pas vanité, forme égotiste et bruyante (cf Cano Dorado, insupportable, où la fuite est violence, et avant toute chose violence de la forme).
On aime aussi se perdre dans l'errance absurde des trois jeunes femmes de Chaque jour est une fête dans le désert du Liban, parties rejoindre leurs maris en prison et contraintes à la suite d'un incident de faire le chemin à pied. Là encore, un endroit, une quête, et les mises en exergue que cela suppose. L'absurde de la situation politique où se multiplient les guerres, entre catholiques, catholiques et musulmans, musulmans entre eux, où les peuples sont rendus nomades, se prête à un traitement onirique, et quelques images incongrues viennent faire s'agiter une structure un peu bancale, et quelques très beaux plans.
Dans Coeur animal de Severine Cornemusaz, Paul est enraciné dans ses terres, avec ses bêtes, et l'impossibilité pour lui d'aller voir plus loin, d'aller visiter sa femme à l'hôpital, traduit les difficultés qu'il éprouve à avancer, à comprendre autrui, à montrer qu'il aime. Mais son corps tout entier est en mouvement, et la caméra le sait, le saisit, s'en empare, avant que lui-même ne le fasse.
Se perdre pour mieux se retrouver, tel aurait pu être le sous-titre de cette 58e édition du festival de Mannheim-Heldelberg. Dans un monde en crise, où les frontières se brouillent en permanence, où nous sommes à la fois plus proches et plus éloignés (pour reprendre les mots d'Atom Egoyan), il importe de pouvoir se retrouver quelque part. Et si le cinéma était le seul lieu capable de faire front, et de faire front ensemble ?
Maxime Garault