La scène d’ouverture est très forte. Dès la première image, nous sommes pris au piège et nous n’avons aucune chance de nous échapper de ce film. Comment cette séquence vous est-elle venue ?
Je ne voulais pas de cette scène au départ car elle me semblait déjà vue : un patient attend un diagnostic. Je pensais qu’il fallait néanmoins la tourner pour s’inscrire dans la continuité et aussi pour que les comédiens ne s’arrêtent pas en cours de route ou que les étapes du tournage se déroulent dans l’ordre chronologique.
Vos films annoncent toujours un rude combat. On ne peut pas prendre un film comme celui-ci à la légère, ni dans l’intention ni dans ce qu’il produit.
C’était l’objectif.
Cherchez-vous à faire tomber les tabous dans vos films ? Il y a trois ans c’était l’amour chez les personnes âgées, ou plutôt, le temps de la jeunesse perdue dans Septième Ciel. Aujourd’hui vous évoquez la vie dans une situation où l’on connait d’emblée la finalité : la mort.
Cela ne m’intéresse pas de briser les tabous. Toutefois, que la vie soit célébrée, même dans ce genre de cas, me paraît être un tabou positif si l’on peut parler ainsi. Mon père est décédé lui aussi des suites d’une tumeur au cerveau il y a dix ans. Il me semble que la mort, du moins pour la génération à laquelle j’appartiens qui approche la cinquantaine, n’a pas encore été évoquée avec tact. Les décès se sont multipliés autour de moi. Il fallait alors que je sois au plus près des choses. J’avais, pour cela, une certaine sensibilité même si cela me déplaisait fortement de pénétrer l’intimité de mes amis. Il y avait un point commun à toutes nos histoires : à un moment, elles disent que les malades méritent la paix. Et la paix, c’est l’instant de la mort.
La paix dans le malheur des hommes face à leur destin...
Tout à fait. Surtout lorsque les malades décident de mourir chez eux. Cooky Ziesche - avec qui je partageais le désir de traiter ce thème - et moi avions d’abord commencé par voir des films qui parlaient de la mort et des disparus.
Ensuite, vous avez commencé à tourner le film ?
Non, nous nous sommes renseignés sur le milieu médical. Dans les hôpitaux, les soins palliatifs ou avec le personnel prodiguant des soins à domicile, nous avons énormément parlé. Les accompagnants et les proches des malades se sont beaucoup confiés. Nous avons alors circonscrit l’empire de la mort dans toute son étendue.
Et vous avez débuté le tournage ?
Non. Ensuite, Cooky Ziesche m’a demandé si nous devions nous interrompre. Elle avait l’impression que je ne tiendrais pas jusqu’au bout. Je partageais aussi cet avis. Mais ma détermination a été plus forte.
Comment a commencé le tournage ?
Hors du temps et sans longue planification. Les comédiens sont arrivés en juin et nous avons commencé à discuter des personnages et du déroulement de l’histoire.
Revenons à la scène du début…
Ce jour-là, j’avais volontairement distillé une atmosphère pesante sur le plateau. Il fallait que tout soit centré sur Frank. Milan Peschel, Steffi Kühnert et Uwe Träger ont donc apprivoisé une caméra qui tournait sans interruption. La première prise durait quarante minutes ; j’en étais bouleversé. C’était absurde : j’étais debout, le casque sur les oreilles et avec Steffi, les larmes me sont montées. J’avais déniché quelque chose d’extrême… Je savais que le film débuterait ainsi. Le mélange de grande objectivité et d’empathie de ce médecin ! Et les longues pauses qu’il prenait dans sa diction ! Comme s’il nous donnait d’emblée l’espace du film. Je dois admettre que j’avais l’intention de poser mon tout premier plan sur lui car je pensais que c’était la seule manière d’être juste. J’avais tort. Par chance, Uwe Träger restait toujours aussi fort et là, un coup de fil nous a ramené à la réalité, juste à ce moment extrémement sensible et délicat.
Et le médecin Uwe Träger ne s’est pas du tout décontenancé. Il a formidablement réagi à cette interruption.
Oui, c’est vrai. C’était incroyable. J’ignore comment notre film pourrait être perçu à ce sujet.
De là, vient l’idée des auto-applications de l’i-Phone de Frank sans lesquelles le film serait beaucoup moins fort ?
Oui et je n’étais toujours pas d’accord là-dessus. Milan les a développées pour lui tout seul, parfois même après les prises. Et c’est grâce à cela que nous avons été d’une grande justesse sur certaines scènes, notamment lors de la conversation nocturne entre Frank et sa tumeur. Ou au moment où Frank fait sa propre rubrique nécrologique en jetant un regard rétrospectif sur les deux parties achevées de sa vie : celles qu’il doit une nouvelle fois affronter en rêve.
Vous avez une nouvelle fois failli supprimer cette séquence. Vous devez être très dur avec vous-même pour remettre si violemment en cause chacune de vos scènes.
Je le suis, en effet. Nous avons désespérément cherché à insérer au montage des séquences auxquelles je restais attaché. Celle des cochons d’Inde et des lapins nains me plaisait beaucoup. Mais cela ne collait pas avec le ton que je souhaitais donner. Le dernier entretien de Frank avec sa tumeur ne convenait pas non plus, ce qui a donné lieu à la rencontre silencieuse avec la mort que je trouve dix fois supérieure en intensité dramatique. À la fin, nous n’avions pas moins de quatre-vingt heures de rushs. Ça en fait de la matière !
Comment vous est venue l’idée de laisser la tumeur de Frank se produire dans l’émission d’Harald Schmitt ?
C’est le fruit d’heures entières de négociation avec l’équipe. Jörg Hauschild, mon monteur, m’a dit bien après que nous irions tout droit en enfer. Je devrais y penser plus souvent.
Parce que cela dépasse toutes les limites, comme les diverses significations de ce film. Mais ne risquez-vous pas ainsi d’ôter à la mort le respect que l’on est en droit d’attendre et sur lequel réside toujours un certain droit de représentation ?
Sur le franchissement des limites, je ne dirai rien. Pour le reste, je n’accepte tout simplement aucune piété. Sous cette apparente désinvolture, il y a évidemment beaucoup de gravité.
Harald Schmitt aurait dû avoir cette idée depuis longtemps : interviewer une tumeur.
Oui, il a été remarquable. Il a fonctionné avec le cancer de Frank - interprété par Thorsten Merten - comme avec n’importe quel invité : dix minutes de briefing avec la rédaction avant l’émission.
Parlons de l’un des principaux personnages que nous n’avons pas encore évoqué : la maison.
Je dirais même de son aspect. Le fait qu’elle endosse le rôle de la Nature nous rappelle que nous n’appartenons à rien d’autre. Elle atteint notre système neuro-végétatif. L’année trépasse en passant par la fenêtre et l’homme l’accompagne. C’est à la fois d’une extrême gravité et d’une grande beauté. Trouver cette maison a été compliqué. Elle ne devait être ni trop grande ni tape-à-l’oeil pour que l’on puisse, à tout moment, y voir un habitat douillet où des petites gens se sont nichés.
On en revient donc à l’idée qu’aucun souci ne peut y surgir brusquement…
Et aussi qu’on doit y rembourser ses emprunts, ce qu’on ne peut plus faire aujourd’hui. À l’intérieur, apparaît de toute façon un manque qui fait passer cette maison du rêve au cauchemar.
Steffi Kühnert et Milan Peschel n’avaient jamais encore travaillé ensemble. Vous même n’aviez jamais collaboré avec le comédien principal. Comment avez-vous choisi les deux acteurs ?
J’ai su qu’ils étaient les bons. Tous deux fonctionnent très concrètement, dans la plus petite de leur réaction comme dans la manière de mettre leurs jeux à l’unisson. Steffi et Milan sont si sensibles et en même temps totalement dénués de sentimentalisme… Je n’aurais jamais pu imaginer d’autres comédiens pour ces rôles.