Le monde de Juan Carlos Onetti
Le premier livre que j’ai lu d’Onetti, c’était Le Puits. Mais en vérité, de toute son œuvre que j’ai découvert par la suite, c’est Jacob et l’autre qui m’a le plus fasciné et inspiré. J’ai été touché par l’humanité des deux personnages.
Ce manager, Orsini, mi escroc, mi looser, semble tenir Jacob, l’ex champion du monde de lutte, à sa merci. Mais il doit en même temps s’occuper de lui, le protéger, et aussi lui mentir. C’est à la fois pathétique, émouvant et parfois drôle, profondément humain. Pour moi, c’est une tragicomédie à l’état pur, où il est question de la nécessité de chercher un sens à sa vie, de trouver des compromis, et aussi, très concrètement, de trouver de l’argent !
J’ai été frappé par le côté donquichottesque des personnages : ils doivent vivre, en partie du moins, dans un monde imaginaire pour échapper à la réalité. Orsini, par moment, c’est Don Quichotte, et à d’autres moments, Sancho.
C’est un arnaqueur et un séducteur. Il doit mentir à son compagnon pour maintenir l’attente, l’espoir. Le grand art du séducteur, c’est de faire croire à l’autre qu’il est unique, plein de talent, et qu’il a de l’avenir, que tout va finir bien.
Pendant une bonne partie du récit, on est convaincu que c’est Orsini qui tient le pouvoir, qui mène l’autre, d’autant que Jacob s’avère incapable de communiquer avec les habitants de Santa Maria. Mais petit à petit, on se rend compte que cette relation de quasi domination est ambivalente, et que le « prince » est finalement dépendant de son compagnon.
C’est l’arrivée d’Adriana, la fiancée de Mario, le « Turc », qui fait basculer la relation entre Orsini et Jacob. La jeune femme pousse son homme à relever le défi, pour des besoins très élémentaires: l’argent nécessaire pour se marier. Pour moi, c’est à ce moment-là que le drame et la comédie se nouent, avec ce couple improbable de l’Hercule soumis à sa future femme, et le suspens qui va peser sur l’avenir de la relation entre Orsini et Jacob. En fait, la relation va se déplacer vers le face-à-face entre Orsini et Adriana, qui devient le nouveau vrai couple de l’histoire.
De l’œuvre littéraire au film
Je n’ai pas voulu faire, à proprement parler, une adaptation du récit d’Onetti. Je le dis avec humilité et toute l’admiration que j’ai pour ce grand écrivain : je pense que ça n’a pas d’intérêt de simplement transposer un récit au cinéma si l’on n’a rien de plus à apporter soi-même.
Ce qui est le plus important, c’est de voir comment une œuvre en influence une autre, c’est la relecture du texte existant, et ce qu’elle permet de créer de nouveau. Par exemple, quand on m’interroge sur Santa Maria, qui porte le nom de la ville mythique imaginée par Onetti, je n’arrête pas de dire qu’au départ, Santa Maria est inventée par un des personnages d’un des récits d’Onetti, c’est comme une fiction à l’intérieur d’une fiction.
Onetti laisse au lecteur la liberté d’imaginer sa propre Santa Maria. Et du coup, je me suis construit la Santa Maria que je voulais pour Sale temps pour les pêcheurs, une Santa Maria de western, une bourgade paumée au milieu de nulle part, où il n’y a rien à faire ni à voir à 200 km à la ronde, et où une liaison téléphonique avec l’étranger prend deux jours.
Je voulais que mon film ait un air de Il était une fois Santa Maria.... J'aime beaucoup quand on voit un film et qu'on entre complètement dans un monde particulier qui n'est pas à l'angle de la rue mais plus proche de la fantaisie et du rêve. Et comme j’adore John Ford et Sergio Leone, j'ai rêvé d'un de ces villages où l'on voit le soleil se lever et se coucher, et deux hommes qui débarquent et vont se confronter à leur destinée. Quand j’ai lu la nouvelle d’Onetti, je voyais des personnages pleins de vie, une vie pathétique mais où l’humour pointe aussi, pour aider à survivre.
Ça n’a pas d’importance pour moi qu’on lise Jacob et l’autre avant ou après avoir vu le film, l’important, c’est qu’on lise Onetti. Par contre, la première chose que j’ai dite à Dolly [Dorotea Muhr, veuve de l’écrivain], c’est que pour que ce soit un bon film – du moins je l’espère, il faut ne plus penser au récit qui est à l’origine, et encore moins à Onetti.
Bien sûr j’ai repris des scènes et des dialogues entiers qui sont dans la nouvelle, mais pour beaucoup de situations ou de personnages qui apparaissent dans le film, je me suis inspiré de plein d’autres choses. En fait, le film est né d’un mélange d’influences diverses. Dolly m’a dit qu’Onetti avait pensé au récit biblique de Jacob au moment d’écrire la nouvelle, et qu’il s’était inspiré d’un ami à lui pour le personnage d’Orsini.
Quand je lui ai présenté Gary Piquer, elle était ravie, mais elle m’a dit : "Juan l’imaginait plus petit et rondouillet". Pour moi l’adaptation d’une œuvre ne doit pas nécessairement reprendre ce qui a été imaginé par un autre, c’est une transformation en quelque chose de différent, qui doit avoir sa propre valeur. Pour moi, « Jacob et l’autre » est une histoire fabuleuse, et mon idée, ça a été de faire comme si je l’avais vécue moi-même, ni écrite, ni lue, ni écoutée, mais vécue !
La rencontre avec Gary Piquer
J’ai connu Gary au moment de faire mon premier court métrage, The Nine Mile Walk. Nous sommes devenus très amis, nous avons beaucoup de goûts communs en cinéma et en littérature. Gary est un excellent acteur, il y a beaucoup d’Orsini en lui.
Un soir, c’était en mai 2005, nous fêtions son anniversaire dans un restaurant uruguayen de Madrid. On parlait de cinéma, Gary cherchait à nous convaincre de je ne sais plus quoi, mais on était tous captivés.
Et alors je lui ai dit : "tu aurais fait un grand Orsini". "Qui ça ?" m’a-t-il demandé. "Orsini, le Prince Orsini !" Et je me suis mis à raconter l’histoire de l’impressario et de l’ex-champion... Il m’a tout de suite dit : "il faut en faire un film, et le tourner en Uruguay". Dans les deux jours qui ont suivi, il a acheté tous les livres d’Onetti, et la semaine d’après, nous avons dîné avec Dolly, et lui avons demandé les droits d’adaptation. Et c’est comme ça que tout a commencé... Quatre ans plus tard, jour pour jour, le film était présenté à Cannes.
On ne sait jamais vraiment qui est Orsini, ni d’où il vient. Il prétend être le descendant d’une famille illustre en Italie, il se fait appeler le « prince ». Dans le scénario, nous avons ajouté quantité de détails, pour lui donner l’allure d’un bâtard qui a besoin de se créer une identité pour exister, des racines non seulement familiales, mais aussi culturelles. C’est pour ça que par exemple nous lui avons fait chanter « Funiculi, funicula », ou lui fait dire qu’il porte un costume Borsalino, qui est aussi une marque de chapeau : la parfaite panoplie de l’italien-type !
J’ai apporté le scénario à Gary, et nous avons commencé à échanger nos points de vue sur le personnage. J’inventais des situations auxquelles devaient faire face Orsini, Gary se mettait dans le rôle et devait trouver les solutions. Quand nous sommes arrivés en Uruguay pour le tournage, Gary était devenu Orsini.
Gary et Jouko [Jouko Ahola, l’acteur finlandais qui interprète Jacob] se sont tout de suite très bien entendus. Comme Jouko ne parle que le finlandais et l’anglais, il se raccrochait à Gary pendant tout le tournage. A la fin, il s’adressait à lui : "Prince ?", et Gary répondait : "oui compañero ?" Ils étaient devenus aussi inséparables qu’à l’écran !
Le choix du titre
Le titre vient d’une citation de Thomas Fuller, un historien et écrivain anglais du XVIe siècle : "Celui qui n’est pas chanceux, mieux vaut qu’il n’aille pas pêcher". Dans le film, il est plusieurs fois fait allusion à la pêche, Orsini et Jacob débarquent le jour de l’ouverture de la semaine de la pêche, très attendue par tous les habitants de Santa Maria.
Mais au-delà de l’anecdote, je voulais surtout un titre différent de la nouvelle d’Onetti, un titre en forme de clin d’œil : c’est la Santa Maria de Sale temps pour les pêcheurs, c’est l’Orsini de Sale temps pour les pêcheurs...
J’ai vu quantité de films sur la boxe, le catch. La boxe est un sport qui me fascine, et de plus, il est très photogénique, il se prête bien au cinéma. Mais pour moi, Sale temps pour les pêcheurs n’est pas un film sur le catch : s’il est question de lutte, c’est une lutte plus métaphorique, c’est la lutte de deux personnages, qui s’appuient l’un à l’autre, pour s’en sortir, pour exister, pour aller de l’avant...
Pour un cinéma transculturel
J'aime à penser que le cinéma appartient à la planète ciné, bien que chaque œuvre corresponde clairement au moment et au lieu où elle est produite. Ce qui est beau dans le cinéma, c'est sa capacité à transcender les cultures, ce qui fait que Jean-Pierre Melville a voulu recréer en France le cinéma nord-américain des années 1930, avant qu'arrive John Woo pour emmener en Asie un cinéma inspiré par Melville et qu'enfin Tarantino s'inspire de Woo pour ramener de nouveau ce cinéma aux États-Unis.
Le cinéma renvoie toujours à la personnalité de son créateur et de la société dans laquelle il vit, mais il renvoie toujours au cinéma lui- même. En ce moment, on défend les cinématographies régionales, ce qui est important, mais il faut aussi défendre la nature transculturelle du cinéma.
Dès le départ, c’était évident pour moi que le film se fasse en Uruguay, c’est mon pays, c’est ma terre, même si Santa Maria pourrait se trouver n’importe où ailleurs dans le monde.
J’ai travaillé avec une équipe mi-uruguayenne, mi-espagnole. Je pense que cette mixité peut apporter quelque chose de nouveau au cinéma uruguayen : au moment où je suis parti d’Uruguay [à la fin des années 90], on ne pouvait pas faire de cinéma, pratiquement. Maintenant, c’est possible. On y tourne 2 à 3 films par an, ce n’est pas si ridicule que ça si on rapporte ce chiffre à la taille du pays.
Des films comme 25 Watts, Whisky, les festivals de Berlin, de Cannes, permettent petit à petit au cinéma uruguayen d’exister aussi dans son propre pays. En Uruguay il y a un public qui attend autre chose que les produits d’Hollywood, un cinéma national qui combine divertissement et ambition artistique, à vocation populaire. Les gens iront voir ce cinéma-là, non pas parce qu’il est uruguayen, mais parce que c’est du « bon » cinéma.